Transatlantique

TOOOOOOOOOOOT ! L’Atlantique, enfin ! Après des démarches administratives très compliquées et coûteuses pour l’exportation de la voiture à Rio de Janeiro, c’est avec un immense soulagement que nous avons embarqué sur le Grande Brasile, cargo de 214 mètres de long le 21 juin. Le bateau ayant été maintes fois retardé, les derniers jours d’attente au Brésil ont été un peu longs. Toutefois, nous avons dissipé notre impatience dans l’effervescence de la coupe du monde et savouré ce moment unique sur la plage de Copacabana, aux côtés de supporters venus du monde entier voir jouer leur équipe. Cette fois, la voiture n’a pas été exportée dans un conteneur mais simplement conduite sur le bateau, c’est donc pour éviter tout vol sur les ports que nous l’avons vidée de notre équipement — sensation étrange que de vider totalement notre « maison roulante » avant l’heure… C’est alors coiffés de nos panamas et chargés comme des mulets que nous nous sommes rendus au port de Rio, sac sur le dos, sac sur le ventre, tente en bandoulière et caisse de matériel dans les bras.

Le capitaine croate de ce véritable immeuble flottant nous a chaleureusement accueillis à bord et annoncé à notre grande stupéfaction, que nous étions les premiers passagers de l’année ! Nous qui pensions être au moins dix touristes sur cette traversée, nous étions ravis à la perspective d’être seuls pour avoir un contact privilégié avec l’équipage. Dans un mélange d’excitation et de curiosité, nous avons découvert notre nouvel environnement. Dans la cabine 1232 qui ressemblait étrangement à la chambre d’un hôtel F1, nous avions un lit superposé, un bureau, une armoire, une minuscule salle de bain et la climatisation. Si cette chambre était tout confort par rapport à notre tente, la vue manquait cruellement puisque nous n’avions pas de hublot. Avant de mettre le cap sur Dakar et d’emmener deux intrépides à travers l’Atlantique, notre navire a fait escale dans les ports de São Paulo et de Curitiba, au sud du Brésil. Ces arrêts étaient prévus pour décharger et charger la marchandise. Nous étions alors aux premières loges de l’organisation logistique du transport maritime et ce fut extrêmement intéressant de toucher du doigt le monde étonnant de l’import/export. Céréalier, gazier, pétrolier, porte-conteneurs, paquebot… Chaque cargo est spécialisé et conçu pour transporter un certain type de marchandises. Le notre était un navire RO/RO (Rolling On / Rolling Off) destiné à recevoir principalement des voitures. Celles-ci sont directement conduites à l’intérieur et à l’extérieur du navire par les dockers et arrimées dans les cales par l’équipage. Notre bateau transportait essentiellement du matériel roulant, en l’occurrence, des voitures, des camions, des machines agricoles et de chantier. Mais on pouvait aussi trouver dans les cales d’autres sortes de marchandises comme des hélicoptères, des bateaux, des éoliennes, des pipelines et de nombreux conteneurs… Ainsi, nous avons assisté à deux reprises au manège incessant des matelots et des dockers qui déchargeaient dans un premier temps des voitures de luxe flambant neuves d’Europe (Porsche, Jaguar, Range Rover, Mercedes, BMW…) et au chargement ensuite de moissonneuses batteuses, pelleteuses et conteneurs de produits alimentaires. Le Grande Brasile effectue le voyage Europe – Afrique de l’Ouest – Brésil, toute l’année. Il quitte l’Europe chargé de voitures d’occasion pour le marché africain et de voitures haut de gamme neuves pour le marché sud américain. Sur la route du retour, le navire est chargé au Brésil avec toutes sortes de marchandises, comme des véhicules de chantier, des conteneurs de viande, de café et retourne sur le Vieux Continent 45 jours après l’avoir quitté en faisant escale par l’Afrique. Pour mener à bien ces opérations, le bateau est géré par un équipage de 26 personnes. Parmi elles, un capitaine, des officiers, un chef ingénieur, un chef mécanicien, un électricien, un cuisinier, un commis de cuisine et une vingtaine de matelots. L’équipe de matelots est composée presque exclusivement de philippins, comme 27% des équipages de la marine marchande aujourd’hui. Ces derniers ont l’avantage de parler anglais et leurs honoraires sont très compétitifs, ce qui explique cette étonnante statistique. Leur gentillesse et leurs sourires systématiques nous ont beaucoup touchés !

Nous avons perçu qu’avoir deux passagers sur le cargo était comme une petite respiration pour l’équipage, puisque tous les marins étaient désireux de passer un peu de temps avec nous et étaient ravis de nous montrer leur travail. Ainsi, nous avons visité avec le second officier l’intégralité du bateau. Des cales au poste de pilotage de la rampe d’embarquement des voitures, à la salle des machines en passant par le pont et l’avant du bateau où l’on peut mettre l’ancre. Nous avons même eu l’assurance du bon embarquement de la 4L, puisque nous l’avons vu solidement arrimée au bateau sur le pont n°7 ! Ce fut également l’occasion pour nous de poser nos nombreuses questions sur le fonctionnement d’un tel bateau. Nous avons retenu quelques chiffres qui nous ont marqués : le bateau consomme 55 000 litres de carburant par jour, peut contenir jusqu’à 3 500 voitures et naviguer à 20 nœuds, soit environ 37 km/h ! Bien entendu, le bateau une fois lancé pour traverser l’Atlantique navigue jour et nuit. Les matelots s’occupent donc dans la journée de nettoyer, de repeindre et d’entretenir le bateau tandis que les officiers contrôlent la navigation, le pilotage, gèrent les formalités administratives et les radio-communications. Lorsqu’ils ne travaillent pas, les marins peuvent faire du sport dans la salle de gym ou sur le pont, sur lequel un terrain de basket a été aménagé ! En effet, le navire est un lieu de travail mais aussi un lieu de vie. On y trouve donc une piste de danse et de karaoké (passion des philippins), un salon avec des télévisions, des ordinateurs (sans internet) et une bibliothèque. Quant à nous, nous n’avons pas chômé ! Nous commencions chaque journée par une partie de ping-pong et par un footing sur le tapis roulant de la salle de sport. Aussi incroyable que cela puisse paraître nous nous détendions ensuite dans une petite piscine ! Remplie à l’eau de mer, elle est installée tout à l’arrière du navire avec une vue imprenable sur l’océan. Ballotés par la houle, nous avions plus l’impression d’être dans une machine à laver ou dans la piscine à vagues d’un parc aquatique que dans la piscine d’un spa ! Après ces séances sportives, nous avons rythmé nos journées par de la lecture, de l’écriture et du montage vidéo. Au delà d’être une expérience unique de naviguer à travers un océan et de vivre sur un cargo, ce fut pour nous l’occasion inespérée de travailler sans aucune distraction et pendant plusieurs jours d’affilée, sur nos films, nos photos, nos carnets de route, nos rapports et nos présentations… Pendant deux semaines, nous avons travaillé à un rythme soutenu — parfois jusqu’à douze heures par jour — afin de rattraper notre retard dans les montages vidéos concernant nos rencontres avec les acteurs de la microfinance et sur nos aventures en 4L.

Néanmoins, nous ne manquions pas d’interrompre régulièrement nos sessions de travail par des tours sur le pont pour admirer l’horizon infini de la mer et les magnifiques couchers de soleil. En essayant de repérer d’autres navires, nous avons aperçu quelques baleines sautant hors de l’eau puis s’écraser de tout leur poids dans des éclaboussures immenses. La faune visible sur l’Atlantique est bien maigre par rapport à celle de l’Amérique du Sud, mais nous avons tout de même pu observer des dauphins, des poissons volants et des oiseaux qui suivaient le bateau. Les repas servis dans la salle à manger étaient aussi le moment de décrocher de nos écrans pour partager un temps convivial avec les membres de l’équipage. La compagnie du bateau est italienne et nous avons avec plaisir retrouvé l’influence de ce pays dans la cuisine ! La nourriture était délicieuse, variée et nous a grandement changés de nos soupes de nouilles lyophilisées ! En revanche, les heures régulières de service des repas qui rythment la journée, les tours sur le pont après ceux-ci et notre chambre impersonnelle nous ont donné comme une impression de vivre dans une maison de retraite. Notre démarche maladroite dans les couloirs du bateau en raison du mouvement de ce dernier, ne faisait qu’accentuer ce sentiment… Pour rompre la monotonie de nos journées à tous, un barbecue a été organisé le samedi soir au beau milieu de l’Atlantique ! Deux énormes feux ont cuit des kilos de viande pendant toute une soirée et l’intégralité du personnel (sauf le second officier qui était à la navigation) s’est retrouvé dans une ambiance festive en arrosant ses grillades de vin rouge et de bière. À côtoyer ces hommes, nous avons pris la mesure de la difficulté du métier de marin. Bien que les philippins trouvent un confort de vie certain dans ce métier — puisqu’ils ont une cabine personnelle, des horaires de travail réguliers, sont très bien nourris et libres de débarquer à terre quand le bateau est à quai — ils doivent tout de même faire avec l’éloignement, l’ambiance très masculine et la vie en communauté dans un espace clos.

Neuf jours après avoir quitté les côtes brésiliennes et quatre fuseaux horaires plus tard, nous accosterons à Dakar demain. Cette traversée de l’Atlantique au rythme du temps fut une expérience inoubliable. Nous qui avons conduit toute l’année, qui nous sommes pressés par moment et qui avons traversés des pays parfois trop vite, nous avons pu faire un point sur notre incroyable aventure, nous mettre à jour dans notre travail de communication et penser au retour. Eh oui, nous débarquons en Afrique dans quelques heures. Nous poserons le pied sur un nouveau continent, laisserons la mer derrière nous pour rouler pour la première fois vers le Nord. Vers l’Europe, la France, la maison. En avant !

Nicolas & Matthieu

 

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