Asie

De l’Europe à l’Asie

L’objectif de notre venue au Kosovo était de donner une conférence à l’Université Américaine du Kosovo sur notre projet et le microcrédit en partenariat avec l’Alliance Française de Pristina. Une cinquantaine d’étudiants et une poignée de professeurs nous ont fait le plaisir d’assister à notre présentation en anglais. La conférence s’est très bien déroulée et les questions étaient pertinentes, malgré tout nous réalisons qu’il est nécessaire que nous étoffions nos explications avec des chiffres et des graphiques pour mettre en contexte le microcrédit de manière plus précise. À l’issue de cette rencontre, nous nous sommes tous retrouvés près de la 4L ce qui fut l’occasion de nous rendre compte encore une fois de la chance que nous avons à la fois de faire ce projet mais aussi d’être français, lorsque une étudiante kosovienne nous a confié que jamais elle ne pourrait entreprendre un voyage similaire car il lui serait impossible d’obtenir tous les visas nécessaires. En effet le Kosovo, auto-proclamé indépendant en 2008, n’est pas encore reconnu par l’ensemble de la communauté internationale.

Marqués par nos échanges avec les kosoviens et exaspérés par les quelques déboires que nous avons eu avec notre banque nous quittions le Kosovo par la Macédoine, au Sud du pays. Notre rendez-vous à Istanbul pour rejoindre Hélène, Pauline, Benjamin, Adrian et Jeanne, des amis venus de France pour nous rendre visite nous a obligé à aller assez vite. Nous n’avons donc vu de la Macédoine que ses routes, mais nous nous rassurons en nous disant que sillonner le globe en voiture en une année est fait de choix et de compromis.

À la frontière Grecque, les douaniers contrôlent nos passeports, tapent sur les jerricans d’essence pour vérifier par résonance s’ils sont pleins ou vides et nous posent les questions d’usage.

— Cigarettes ? Alcohol ?

Sereinement, Matthieu répond « No Sir, nothing to declare » alors qu’un magnum de champagne offert par un ami pour fêter notre première étape à Istanbul repose juste derrière les deux sièges de la voiture.

— Open the car.

— Yes no problem !

 

À la vue des chaussures de marche, du paquet de chips éventré, des oreillers, du jerrican d’eau, des tapis de sols et des chaises pliantes, le douanier – comme d’habitude – pouffe et nous lance un « Okay » salvateur.

Les passages de frontières sont toujours des moments uniques en leur genre. Même si nous n’avons rien à nous reprocher, nous sommes constamment tiraillés entre impatience et appréhension, car nous ne sommes jamais à l’abri d’un douanier scrupuleux. Mais nous bénéficions depuis le début de notre périple d’une certaine bienveillance de la part des forces de l’ordre qui est majoritairement due à notre voiture. Il est plus facile pour un policier ou un douanier d’être indulgent envers deux jeunes dans une 4L avec des pneus sur le toit plutôt que dans un 4×4 aux vitres teintées !

Après quelques échanges de volant nous avons atteint Thessaloniki dans le nord de la Grèce. Lorsque nous sommes descendus de la voiture pour déjeuner, nous avons tous deux eu la même exclamation : « ça sent le Sud ! ». Et c’est vrai, nous avions véritablement franchi un cap, le climat était devenu méditerranéen et il y avait dans l’air une odeur de pin qui nous était familière. Sur la route, nous avons constaté de nos propres yeux ce que nous lisons dans les journaux sur l’état économique de la Grèce. Nous avons été très surpris et presque horrifiés par le nombre d’usines désaffectées où les mauvaises herbes poussent dans les cours et où les fenêtres des bureaux sont cassées, mais aussi par la multitude de magasins fermés aux vitrines vides. Nous en avons croisé des centaines.

L’arrivée dans Istanbul était une torture. Nous savions qu’entrer en voiture dans la plus grande ville d’Europe était long, nous n’avons pas été déçus ! Deux heures entières d’embouteillage à jongler entre la première vitesse et le point mort ont été nécessaires pour finalement pousser la porte du petit appartement que nous avions loué pour cinq jours. Pour passer le temps, nous avons même entamé des discussions avec notre voisin sur la file de droite ! L’appartement était localisé à l’intérieur des murs d’enceinte de la ville mais pas dans le cœur historique ce qui était une bonne nouvelle car nous étions vraiment dans un quartier turc, à l’abri des magasins de touristes et des restaurants hors de prix ! Nous avons profité de notre séjour à Istanbul pour démonter, poncer et repeindre la galerie de toit avec de l’antirouille gris, faire coudre nos écussons sur nos vêtements, nos sacs, acheter un peu de matériel, mais aussi pour visiter la ville en long, en large et en travers ! Comme notre ami Adrian a vécu six mois dans la ville, il nous a emmené dans tous les petits coins sympas : au marché aux poissons où l’on mange de délicieux sandwichs, dans un café avec une vue imprenable sur le Bosphore sur la rive asiatique… Nous n’avons bien entendu pas manqué les incontournables et magnifiques chapelle Sainte Sophie, Mosquée Bleue, citerne basilique, tour Galata, palais de Topkapi et le Harem. Nous nous sommes régalés de kebabs, de jus pressés et autres spécialités turques et avons même goûté à la vie nocturne istanbuliote en sortant dans le quartier près de la place Taksim où il y a un nombre incalculable de bars, clubs et roof-tops à l’ambiance très animée !

Comme toutes les bonnes choses ont une fin, nous avons après cette courte semaine repris notre routine qui – aussi loufoque qu’elle puisse paraître – est de conduire jusqu’au bout de la terre ! La traversée du pont au dessus du Bosphore qui relie l’Europe à l’Asie fut un grand moment !

Notre seconde étape en Turquie fut la Cappadoce. La région, très connue pour sa roche sculptée par l’érosion et pour ses maisons troglodytiques offre un spectacle superbe. Cependant, il aurait été d’autant plus appréciable si nous avions eu un peu plus de liberté pour la visiter et s’il y avait eu moins de touristes, dont nous faisons malheureusement partie dans ces lieux. Sous les conseils de cinq Turcs avachis dans un gros canapé à boire du çay (prononcer tchaï), le thé turc, nous avons admiré le coucher de soleil sur une grande colline et échangé sur la Turquie, l’Iran et le tourisme, car dans cette région ces derniers vivent presque tous de cette activité : hôtels, guides, montgolfière, restaurants, boutiques… Nous avons terminé l’exploration de la région par la visite de la cité souterraine de Kaymakli, où les communautés chrétiennes byzantines minoritaires se réfugiaient au VIème et VIIème siècles pour éviter les persécutions des armées perses et arabes. Nous sommes stupéfaits d’apprendre que ces populations de plus de 3000 personnes vivaient sous la terre avec leurs animaux !

Nos dernières nuit furent campées et nous avons allumé nos premiers feux qui nous réchauffent bien puisque les températures sont fraîches la nuit tombée ! Malheureusement notre réchaud est en panne et nous mangeons froid le soir, mais pas d’inquiétude nous avons de bonnes pistes pour le réparer. Après avoir traversé l’Anatolie centrale nous nous sommes dirigés vers Trabzon, petite ville de province sur les bords de la Mer Noire. Si le consulat d’Iran de la ville ne délivrait pas de visas pour l’Iran dans la journée, Trabzon ne vaudrait pas le détour. La ville est surtout connue pour son port de commerce, au delà il n’y a pas grand chose à visiter ou à faire. Nous avons obtenu nos visas six heures après avoir donné deux photos d’identité et laissé nos dix empreintes digitales sur le formulaire alors que notre demande n’aurait pu être traitée à Paris qu’en quinze jours.

Pour rejoindre l’Iran nous avons choisi d’emprunter les routes de l’Anatolie du nord-est près de la Géorgie et de l’Arménie. Les paysages arides et montagneux dénotent avec ceux que nous avons pu traverser auparavant et nous avons franchi une dizaine de cols dont l’un d’eux à 2470 mètres d’altitude ! Lorsque nous sommes redescendus dans les plaines, nous sommes passés devant de curieuses voitures de police. Nous nous sommes aperçus à la deuxième qu’il s’agissant en réalité de voitures factices destinées à faire ralentir les automobilistes. Dix minutes plus tard et nous nous faisions arrêter par des policiers, bien réels cette fois ci. Ce fut le contrôle de police le plus improbable de l’histoire du contrôle par les forces de l’ordre. On nous a demandé de faire une pause et de se passer de l’eau sur le visage ! Le policier a même partagé sa clémentine avec nous ! Dans cette atmosphère bon enfant nous nous sommes amusés à faire la circulation avec eux et à les conseiller sur les voitures et les camions à arrêter et sommes repartis en riant !

Depuis que nous avons quitté la Cappadoce notre voyage a pris une nouvelle tournure. En effet, nous sommes passés de régions touristiques et développées à d’autres beaucoup plus authentiques comme les steppes du nord-est du pays; c’est enthousiasmant d’entamer notre route dans des régions moins visitées ! Nous sommes conquis par la Turquie. Les Turcs sont adorables, nous n’avons fait que des bonnes rencontres et échangé qu’avec des gens ouverts et désireux de nous rendre service à tout instant ! Nous serons en Iran demain. Chaque jour nous éloigne un peu plus de la France, mais paradoxalement nous en rapproche. Nous sommes en route !

Nicolas & Matthieu

 

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L’Iran, pays de paradoxes

Derniers coups d’œil au mont Ararat, splendide roc de 5165 mètres érigé au milieu d’une grande plaine et coiffé d’un manteau neigeux éclatant, et nous quittions Doğubeyazıt en Turquie, à la fois excités et impatients d’entrer enfin dans le pays qui n’existait à ce moment que dans nos esprits et dans notre Lonely Planet : l’Iran ! Plus de sept kilomètres avant la frontière nous avons aperçu une file de camions immense que l’on a doublée sans scrupules à vive allure. Nous apprenons plus tard que les camions ne peuvent en fait passer la frontière que le soir et pendant la nuit et comprenons donc mieux pourquoi certains chauffeurs s’étaient installés au pied de leurs véhicules sur un plaid autour d’un thé. Après quelques heures d’échanges des passeports, des papiers de la voiture et du carnet de passage en douane (document indispensable pour exporter la voiture au delà de l’Europe) nous avons enfin été autorisés à franchir l’immense barrière qui sépare la Turquie et l’Iran ! Nicolas est passé avec la voiture et Matthieu à pied pour faire les formalités. Encore une fois la fouille de la voiture a été plus qu’efficace. De nombreux rabatteurs sont toutefois venus troubler notre passage — « My friend, I’m here for you » — en essayant de nous échanger de l’argent ou de nous vendre une assurance, mais nous les avons tous repoussés avec diplomatie.

De la frontière à Téhéran, nous avons emprunté une partie de la fameuse Route de la Soie qui relie l’Orient à l’Occident depuis des millénaires, un classique des tours du monde. Puis nous sommes descendus vers le sud en faisant escale dans des lieux mythiques tels que Isfahan, Yazd ou Persepolis. Nous avons même campé dans une oasis en plein désert. Une parenthèse luxuriante de vie perdue dans des centaines de kilomètres de terres arides où nous avons pu découvrir la vie d’un village installé depuis des millénaires et entendre des loups hurler très près de notre tente ! Ce petit jardin d’Éden restera un de nos meilleurs souvenirs d’Iran.

« Vous allez en Iran ?! Mais c’est dangereux, vous êtes sûrs que ça passe ? »

Nous avons entendu cette phrase maintes fois pendant des mois. Nous avons découvert au fur et à mesure que nous nous sommes aventurés dans le pays qu’il y avait un monde entre le gouvernement iranien et les gens que nous avons rencontrés — entre ce que l’on peut entendre dans les médias et la réalité du pays. Les Iraniens ont la culture de l’accueil et de l’hospitalité poussée à son paroxysme. Nous l’avons constatée dès le premier jour lorsqu’une famille nous a naturellement invités à dîner et à dormir chez elle après une courte conversation. Il est fréquent que nous dînions ou prenions le thé chez des Iraniens qui sont ravis de nous recevoir et qui font tout pour nous satisfaire. Par ailleurs, nombreux sont les passants à nous indiquer avec plaisir notre chemin ou les endroits à voir dans les villes que nous traversons. L’habitude qu’ils ont de faire passer les besoins de leurs hôtes avant les leurs nous ébahit toujours. Cette hospitalité est parfois presque gênante et il nous est arrivé au cours d’une discussion, de ne pas avoir l’opportunité de refuser une invitation. Alors que nous restions évasifs sur notre programme du soir même, le rendez-vous avait été unilatéralement fixé et nous devions appeler nos nouveaux amis à 20h30 pour les retrouver !

Depuis la révolution islamique de 1979, le pouvoir chiite occupe une part prépondérante dans le paysage politique iranien. Il est assez facile de faire parler les Iraniens sur leur gouvernement et nous avons entendu à plusieurs reprises le fait que le pouvoir politique est en réalité une marionnette dirigée par la classe religieuse — un système assimilé par certains à une véritable dictature. Ce pouvoir a ainsi interdit la consommation d’alcool, le port du short et obligé les femmes à porter un voile en public. Ces lois sont approuvées et encouragées par une minorité religieuse plutôt rurale, mais pour la jeune génération des grandes villes telles que Téhéran, Tabriz ou Isfahan elles sont absurdes, même si elles sont intégrées et font partie de la vie. Cette génération observe donc ces règles mais les contourne, ainsi la censure sur internet (Facebook, Twitter, YouTube…) n’est qu’une façade et tout le monde peut y accéder facilement. Certains jeunes se retrouvent chez eux pour boire de l’alcool provenant d’Irak ou de Turquie et nous avons même entendu parler de bars secrets à Téhéran où la condition pour y entrer est de connaître un mot de passe! Une certaine part de la population qui a connu la vie avant 1979 se comporte comme ces jeunes et continue de consommer de l’alcool « en cachette ». Enfin des clips de chanteuses américaines très peu habillées défilent en boucle sur les télévisions, mais les femmes doivent porter un voile lorsqu’elles sortent et les couples non mariés n’ont pas le droit de se tenir par la main en public, ni d’aller à l’hôtel ou d’avoir de relations sexuelles avant le mariage. Ces contrastes nous marquent et nous laissent toujours un peu perplexes.

Les effets de l’embargo américain et de la situation délicate sur le plan international du pays sont bien perceptibles puisque les marques que nous connaissons tous n’existent pas ici. À quelques exceptions près les voitures sont soit iraniennes, soit ce sont de vieilles Peugeot 405 assemblées dans la région avant l’embargo. McDonald’s n’est pas présent, les grandes chaînes de distribution alimentaire ou vestimentaire non plus, seul Coca Cola a réussi à se faire une petite place! Enfin, nombreux sont les gens à nous confier avec envie qu’ils rêveraient de venir visiter Paris ou de faire leurs études en Europe mais ne peuvent pas obtenir de visa. Malgré cet isolement total et la méfiance des états occidentaux à leur égard, les Iraniens, victimes de décisions politiques qu’ils n’approuvent pas, sont chaleureux et adorent la France. La question « Comment trouvez vous l’Iran et les Iraniens ? » est récurrente et montre bien que les Iraniens souffrent de cette image de pays dangereux.

En Iran les distances sont longues, très longues, et pour la première fois depuis notre départ, nos arrêts quasi-quotidiens aux stations services sont des moments excitants et amusants puisque le plein de 35 litres d’essence coûte ici 180.000 rials, soit la modique somme de 6 euros ! Pour relier les villes que nous souhaitions visiter nous avons fait de grandes étapes à travers le désert et roulé sur des routes infiniment longues et droites. Hypnotisés par le point de fuite créé par la route, le ciel et le désert, nous avons roulé comme des dératés dans ces immensités arides et rocailleuses que seuls massifs montagneux et oasis venaient perturber. Nous avons aussi parcouru de nombreux kilomètres dans des basses montagnes où les villageois cultivent la pastèque, la tomate et la betterave et élèvent chèvres, moutons et bovins. Nous sommes conquis par ces villages ou certaines rues sont trop étroites pour qu’une voiture puisse passer et où les maisons sont faites d’un mélange de terre et de paille, ainsi que par les mosquées grandioses décorées de mosaïques bleues et jaunes, plus belles les unes que les autres.

L’Iran est un pays fantastique, il mérite bien un voyage à lui tout seul! Sa position géographique centrale sur la Route de la Soie en fait un endroit fascinant. Des hommes sont établis ici depuis toujours et de grands empires se sont disputé ses terres. Le peuple iranien est accueillant, sympathique, drôle et fier de son pays. Mais le pouvoir — à contre courant — continue de donner à l’Iran une mauvaise réputation et l’enfonce encore plus dans des crises géopolitiques et économiques qu’il subit déjà. Même l’élection en juin  dernier du président Hassan Rouhani, pourtant progressiste, ne semble pas satisfaire une partie de la population. D’après les nombreuses conversations que nous avons pu avoir, il semblerait que tant que le pouvoir religieux aura une telle importance, les choses n’iront malheureusement pas en s’améliorant.

Avec les conseils glanés sur notre route, nous avons pris la décision raisonnable de ne pas passer par le Pakistan pour rejoindre l’Inde. Les récents attentats dans le nord du pays et l’insécurité grandissante dans la région du Baloutchistan nous ont contraints à contre-cœur de nous dérouter par les Émirats arabes unis. Nous partirons donc demain pour Bandar Abbas, tout au sud de l’Iran afin de rejoindre Dubaï en ferry où nous prendrons quelques jours pour organiser l’envoi par cargo de notre voiture en container à Bombay. De notre côté nous prendrons un avion pour récupérer la 4L en Inde et nous nous lancerons sur les routes d’un nouveau pays, en espérant que le transfert ne soit pas trop long ! Inch’ Allah !

Nicolas & Matthieu

 

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Dubaï, le pouvoir de l’argent

Les quatorze derniers jours que nous avons passés au Moyen-Orient ont marqué une rupture dans notre folle route. Après avoir traversé le détroit d’Hormuz en bateau pour atteindre les Émirats arabes unis, nous avons occupé la majeure partie de notre temps à organiser l’envoi de la 4L en container pour l’Inde, à nous reposer à Dubaï et à visiter le Sultanat d’Oman sac au dos.

Avant de rejoindre la péninsule arabique, nous avons quitté les iraniens de la plus belle façon qui soit en faisant une énième fois l’expérience de leur unique sens de l’hospitalité, qui nous émerveille toujours. Alors que nous cherchions un emplacement pour planter notre tente un peu à l’écart de la route entre quelques champs de grenades, Nicolas s’est approché d’un vieil homme pour lui mimer notre intention avec de grands mouvements. Multiples sourires et regards malicieux se sont échangés sans que notre requête n’ait été à première vue comprise. C’est alors que ce paysan, le visage buriné par le soleil et les mains creusées par le travail de la terre nous a invités à le suivre. À trois à l’avant de la 4L sur une piste défoncée, notre hôte nous a guidés jusqu’à chez lui. Rapidement nous avons compris que nous étions tous deux invités à prendre le thé, à dîner et à rester pour la nuit. Il s’en est suivi, dans le salon de la maison familiale, le défilé de tous les membres de la famille, des amis et des voisins du quartier. Comme la plupart des maisons en Iran, celle de notre hôte était spacieuse, les pièces vides et couvertes de tapis épais pour que les convives puissent s’asseoir à même le sol et partager un thé, un narguilé ou un repas. Nous sommes parvenus tant bien que mal à avoir de nombreux échanges avec nos nouveaux amis s’exprimant dans un anglais incertain et avons été reçus comme des rois. L’un des cousins de la famille nous a même emmenés à une fête traditionnelle de mariage. Au son d’une flûte et au rythme des tambours, deux hommes s’affrontaient dans une danse avec des bâtons. L’un d’eux devait se défendre en parant ou en esquivant le seul et unique coup de son adversaire avant qu’ils n’échangent leurs rôles. Les spectateurs composés uniquement d’hommes encerclaient les deux combattants dans une euphorie bien palpable. Ainsi, nous concluions notre passage chez les Perses dans la joie, la quiétude et la générosité.

Nous avons atteint la ville de Bandar Abbas sur le golf Persique après deux jours de route dans le désert. Avec ses 44°C à l’ombre et des pics à 57°C l’été, l’atmosphère y est suffocante. Bouillants d’impatience de quitter cet enfer nous nous sommes précipités de bon matin sur le port pour prendre le ferry vers Sharjah aux Émirats arabes unis. Quinze heures auront été nécessaires entre le moment où nous avons commencé nos démarches et l’heure à laquelle le bateau a largué les amarres. Une journée infernale d’attente et d’incompréhension, à faire la navette entre les différents bureaux, les douanes, l’immigration, la police et la photocopieuse semble être le tarif normal pour quiconque envisagerait la traversée du détroit d’Hormuz avec son véhicule. La nuit sur le bateau fut bonne et – à notre grand bonheur – climatisée. Lors de notre débarquement, les formalités pour quitter la zone franche avec la voiture ont été fastidieuses mais en prenant chaque étapes du processus avec calme et patience, nous nous sommes finalement retrouvés, en quelques heures, avec un « Gate pass » entre les mains et à l’assaut d’un nouveau pays et d’une nouvelle ville : Dubaï !

Opulence, démence et extravagance sont autant de termes qui pourraient qualifier Dubaï. Construite sur du sable dans un désert aride il y a moins de quarante ans, des tours vertigineuses comme celle du Burj Khalifa (la plus haute du monde) ont poussé comme des champignons et cette ultra-modernité dans un environnement aussi hostile nous laisse perplexes. À Dubaï on ne se promène pas dans la ville puisqu’il fait trop chaud, la principale activité consiste à se réfugier dans un « shopping mall ». Ceux-ci sont d’immenses centres commerciaux climatisés, véritables temples de la consommation où l’opulence se mêle à l’extravagance avec l’immense aquarium au cœur du Mall of Dubaï, et à l’anomalie dans le Mall of Emirates où une piste de ski artificielle a été construite. La culture par les musées ou les monuments historiques est inexistante, la ville créée de toute pièce n’a pas d’âme et donc à notre humble opinion, son attrait pour un touriste est assez limité. Malgré tout la ville est extrêmement visitée et les adeptes d’hôtels cinq étoiles, de 4×4 limousines et d’îles artificielles, très nombreux. Cette expression de la puissance de l’argent n’aurait pourtant jamais vu le jour sans l’appel à la main d’œuvre indienne, pakistanaise, africaine payée 150 euros par mois et parquée à six personnes dans des chambres non climatisées dans des cités dortoirs. Derrière ces commentaires peu élogieux de Dubaï, nous avons en réalité été ravis de découvrir un univers aussi différent de ceux dans lesquels nous avons évolué ces deux derniers mois et notre séjour n’aurait pas été si plaisant sans la gentillesse d’amis expatriés qui nous ont très gentiment hébergés. Nous avons facilement pu organiser l’envoi pour Bombay d’un container de vingts pieds contenant notre bolide ! Les formalités au port étaient tellement complexes qu’un employé de notre transporteur maritime s’en est chargé pour nous, réduisant ainsi le temps pour effectuer nos démarches de plusieurs jours à six heures !

Comme le cargo mettra une petite semaine à atteindre la côte est de l’Inde, nous en avons profité pour visiter brièvement le Sultanat d’Oman avant de prendre un avion pour Bombay. Après avoir pris un bus pour la capitale Mascate nous avons expérimenté pour la première fois depuis notre départ le couchsurfing — réseau communautaire de voyageurs et locaux qui proposent leur canapé pour héberger des visiteurs. Nous avons ainsi fait la connaissance de plusieurs omanais et découvert la capitale « de l’intérieur » comme lors de notre visite aux aurores du marché aux poissons, qui restera pour nous un souvenir mémorable de Mascate. Individuellement nous sommes partis visiter la ville de Nizwa dans les terres, qui abrite un superbe fort et un souk traditionnel. Petit état au sud de l’Arabie saoudite et à l’est du Yémen, Oman est un pays qui gagne véritablement à être connu. Les montagnes sont superbes et nous aurions aimé avoir plus de temps pour découvrir le pays plus en profondeur, randonner et pourquoi pas conduire sur ses petites routes ! La 4L nous manque déjà.

Nicolas & Matthieu

 

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Incredible India! De Bombay à Ahmedabad

Nous avons atterri le 1er novembre à Bombay et avons pu constater par nous même tout ce que l’on a pu entendre sur l’Inde, pays qui ne laisse jamais indifférent les voyageurs. Le contraste avec Dubaï fut saisissant. Les villes sont grouillantes d’activités, les routes sont un enchevêtrement de tuk-tuk, taxis, voitures et porteurs où le son des klaxons est omniprésent. Se frayer un chemin parmi les échoppes, les vaches et les vendeurs ambulants s’avère être une tâche compliquée. Les trottoirs sont des lieux de vie à part entière, puisque à certains endroits, des familles entières dorment, cuisinent et se lavent à la vue de tous. Cette ambiance est captivante et nous aimons prendre de la hauteur en nous installant en terrasse sur le toit des immeubles pour contempler cette effervescence. Les couleurs sont extraordinaires, même les femmes les plus pauvres portent des saris superbes. Toutefois nous sommes frappés par la violence du pays, à la marge de cette vie bouillonnante, la misère est bien visible, elle est parfois absolument terrifiante et nous laisse sans mot. Nous n’avons jamais croisé autant de mendiants, d’estropiés et de sans-abris. La vision d’enfants dormant dans la rue, sous des ponts ou contre des murs nous marque et nous conforte dans l’aspect solidaire de notre projet.

Nous sommes arrivés à Bombay pleins d’espoir en pensant récupérer notre voiture dès le lundi 4 novembre. Nous avons rapidement déchanté et compris que nous allions devoir patienter un peu… L’administratif en Inde, pour un européen normalement constitué, étonne et pose souvent des problèmes quasi insolubles. La notion du temps n’est pas la même et patienter une partie de la journée dans un bureau ou bien arriver une heure en retard à un rendez-vous semble normal. Nous nous sommes donc laissés porter et avons mis de côté notre manière de fonctionner « à l’européenne ». En Inde, il y a une solution pour tout, ce n’est qu’une question de temps ! Nous avons tout de même dû faire appel à un agent qui s’est occupé des formalités à la douane. Le cargo est arrivé au port de Nhava Sheva le dimanche 10 avec six jours de retard et nous avons grâce à lui pu récupérer la 4L en 48 heures ! Sans son service, nous aurions mis au minimum dix jours et dû verser des sommes astronomiques en bakchich aux douaniers. Nous avons déjà été contraints d’ajuster notre planning à cause du retard du cargo, nous ne pouvions pas nous permettre de passer plus d’une semaine à courir sur le port de bureau en bureau en distribuant notre argent aux différents officiers.

Nous avons profité de ces quelques jours de battement pour nous acclimater à l’Inde et visiter Bombay. Avec ses 18 millions d’habitants il s’agit de la ville indienne la plus peuplée, elle est aussi la puissance commerciale et la ville la plus moderne du pays. Nous nous sommes promenés dans des marchés superbes ainsi que dans des parcs où le cricket, sport national, est pratiqué par de nombreux jeunes. Les anglais ont laissé derrière eux un héritage important, les bus rouges à étage, les cabines téléphoniques, les bâtiments de style victorien et gothique envahis par la végétation sont magnifiques et créent une ambiance singulière fascinante. Une bonne partie de la population parle anglais, ce qui est très pratique pour les voyageurs que nous sommes ! Malgré notre attrait pour cette ville, nous avons commencé à trouver le temps long dans notre guesthouse au confort spartiate et avons décidé de partir trois jours à New Delhi car nous n’y passerons finalement pas en voiture. Nous avons donc pris un train de nuit direction la capitale de l’Inde ! New Delhi est encore plus bondée, embouteillée et grouillante que Bombay. Pour échapper à l’ambiance oppressante du centre ville nous avons découvert avec plaisir des sites paisibles et magnifiques tels que la mosquée Jamah Masjid, le Red Fort ou encore Humayun’s Tumb, le brouillon du célèbre Taj Mahal à Agra. Ces sites bien entretenus et arpentés par des touristes indiens sont une véritable parenthèse de calme dans cette ville en agitation perpétuelle.

De retour à Bombay le lundi 11 novembre, c’est avec un immense plaisir que nous avons repris la route mercredi. La circulation étant bien meilleure le matin, nous avons dorénavant décidé de nous lever avec le soleil pour rouler le plus possible en début de journée. En effet, la conduite est très particulière et consiste, sur les grands axes, à slalomer la main sur le klaxon entre les camions qui roulent à faible allure sur n’importe quelle file. Les piétons, les motos et les animaux en contre sens sont monnaie courante sur le bas côté. En ville, il faut s’imposer et là encore user du klaxon pour se frayer un chemin. La priorité semble être attribuée à celui qui force le passage en s’excitant le plus sur son klaxon. Nous nous adaptons et adoptons la même attitude avec parfois un certain plaisir ! Pour ne rien arranger, les anglais ont laissé en plus de la langue, des bus et du cricket la fameuse conduite à gauche. Conduire dans ces conditions nécessite donc une vigilance permanente, le passager garde aussi un œil dans les rétroviseurs et angles morts, mais les grands axes sont de bonne qualité et nous pouvons parcourir de longues distances en une journée dans ce pays grand comme près de cinq fois la France.

Notre arrivée en Inde annonce le début de la partie solidaire de notre projet avec la rencontre des premiers micro-entrepreneurs dans un peu moins d’un mois, à Calcutta dans la région du Bengale-Occidental. Avant nos interventions auprès des micro-entrepreneurs que nous soutenons, nous tenions dans ce carnet de route à rappeler le concept du microcrédit. Développé par Muhammad Yunus, professeur d’économie au Bangladesh quotidiennement confronté à la misère dans son pays, ce dernier s’est rendu compte que les personnes vivant dans une pauvreté extrême n’avaient besoin que d’un petit capital de départ pour créer une activité. Mais les raisons pour lesquelles les banques classiques refusent de prêter de l’argent à ces personnes sont nombreuses : elles n’ont parfois pas de papiers d’identité et sont pour la plupart illettrées ce qui rend impossible la signature d’un contrat. De plus elles n’ont pas de caution et les sommes demandées sont trop maigres. Enfin, les banques sont frileuses à l’idée de prêter aux plus démunis par crainte de ne pas voir leur capital remboursé. Ainsi les pauvres ne pouvaient emprunter qu’à des gens pratiquant un taux d’intérêt si élevé qu’après remboursement du prêt et des intérêts, ils ne leur restaient à peine assez d’argent pour se nourrir et aucune chance de sortir de la spirale de la misère.

Après réflexion, Muhammad Yunus et son équipe ont décidé de créer la Grameen Bank en 1976 — la banque des pauvres. Elle est, par tous ces aspects, opposée aux banques classiques. Le personnel se déplace chez les habitants, tout se fait par oral, il n’y a pas de caution, le remboursement des prêts est hebdomadaire et enfin chaque projet est réfléchi puis accompagné régulièrement par les employés de la Grameen Bank. Les emprunteurs sont majoritairement des femmes, l’expérience a montré qu’elles sont en effet plus responsables et plus à même de faire fructifier le prêt de départ. Ces dernières sont les pauvres parmi les pauvres et les activités peuvent être d’ordre commerciales, artisanales ou encore agricoles. La réussite du microcrédit s’appuie aussi sur la solidarité de groupe, les femmes sont quatre ou cinq à emprunter en même temps et sont responsables les unes des autres. Au delà d’être un formidable levier de développement, le microcrédit a permis l’émancipation de nombreuses communautés de femmes. C’est donc toute la vie sociale qui s’en trouve améliorée, les enfants peuvent aller à l’école, la famille peut s’acheter une maison, se soigner, construire des sanitaires et toute une collectivité s’épanouit.

La Grameen Bank est une banque sociale, cela signifie que les intérêts servent uniquement à couvrir les frais de fonctionnement et à aider les 3% d’emprunteurs qui ne parviennent pas à rembourser (le taux de recouvrement est estimé à 97%). Dans cette optique nous nous sommes associés à deux institutions de microfinance (IMF) qui travaillent de la même façon : Entrepreneurs du Monde et Babyloan. Aujourd’hui le microcrédit représente 154 millions d’emprunteurs, plus de 10 000 organismes de microfinance pour un encours de crédit d’environ 65 milliards de dollars. Des institutions de microfinance sont présentes dans de nombreux pays, au Sud mais aussi au Nord comme aux États-Unis, au Canada ou en France par exemple. Tout au long de notre tour du monde en 4L, nous rencontrerons les micro-entrepreneurs que nous soutenons en Inde, au Cambodge, au Vietnam, au Nicaragua, au Costa Rica, au Pérou, en Équateur, au Sénégal et au Maroc et publierons nos études et observations. Restez connectés !

Nicolas & Matthieu

Sources : Notre partenaire la Fondation Grameen Microfinance du Crédit Agricole et Banker to the Poor, The Story of Grameen Bank, Muhammad Yunus (Aurum Press Ltd; 2003).
 

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L’Inde et le Népal, 15 000 kilomètres !

Nous sommes à Calcutta après 92 jours sur la route et 15 000 kilomètres parcourus dans 16 pays en Europe et en Asie ! La ville de Mère Teresa est la ligne d’arrivée asiatique pour la 4L puisque nous ne pouvons pas traverser la Birmanie par voie terrestre et qu’il est impossible de faire entrer au Vietnam un véhicule immatriculé en France. Devant ces difficultés, nous avons décidé à la fois pour gagner du temps et pour limiter nos dépenses, d’envoyer notre 4L par cargo de Calcutta à San Francisco. Nous nous rendrons donc par avion en Asie du Sud-Est pour rencontrer les micro-entrepreneurs que nous soutenons et effectuer nos conférences sur le microcrédit, en partenariat avec l’Agence Française de Développement au Cambodge et au Vietnam. De la côte est des États-Unis nous mettrons ensuite le cap au Sud vers la Cordillère des Andes.

Le retard que nous avons accumulé à Bombay pour récupérer la voiture de Dubaï, nous a malheureusement forcé à appuyer un peu plus sur l’accélérateur pour traverser l’ancienne colonie anglaise. Les routes y sont dangereuses et l’usage des rétroviseurs inexistant. Il ne s’est pas passé un seul jour sans que nous ayons eu à faire un freinage d’urgence parce-qu’un camion déboîtait sans regarder, qu’une vache traversait la route tête baissée ou que la route se transformait en un champ de nids de poule à briser une suspension… Le comportement des automobilistes indiens est au delà de tout ce que l’on peut imaginer en France et l’utilisation du klaxon est privilégiée à celle des freins. Il est par exemple parfaitement normal pour un camion TATA de 33 tonnes de rouler à 50 km/h à contre-sens sur « l’autoroute » et de signifier aux autres usagers qu’il est dans son plein droit en répétant une trentaine d’appels de phare et en appuyant furieusement sur son klaxon – comparable à une sirène de pompier. Toutefois, aussi étrange que cela puisse paraître, nous n’avons pas eu la sensation d’être beaucoup au volant. Nous nous sommes relayés régulièrement et c’est amusant comme sans mot dire nous changeons de conducteur aux moments où nous sommes tous deux prêts à conduire ou à copiloter ! Avec une voiture avec le volant à gauche en Inde, il faut conduire à deux. Le passager annonce s’il est possible de doubler et le dépassement doit être franc et efficace tout en prenant garde aux  piétons, cyclistes et animaux. Par ailleurs, nombreuses sont les personnes à nous demander si notre équipe fonctionne bien et si nous nous supportons toujours. Notre amitié dure depuis plus de quatorze ans et ne nous trompe pas. Nous pouvons donc sereinement répondre que nos caractères complémentaires nous permettent de nous adapter à toutes les situations et notre indéfectible entente nous aide à surmonter les difficultés avec le sourire. La 4L quant à elle commence à faire défaut. Mais de quoi aurait l’air notre tour du monde si nous n’avions pas de pannes mécaniques à raconter ? Au Népal nous avons cassé la fixation de l’amortisseur sur le bras droit de suspension. Une pièce assez difficile à changer et bien entendu introuvable en dehors de France… Une grosse soudure, renforcée par une pièce de métal a fait l’affaire et nous espérons qu’elle tiendra encore longtemps. Nous avons par ailleurs fait les premières marques sur la carrosserie lorsque un motard au milieu d’un virage n’a pas eu le temps de se rabattre et a éraflé notre portière avant droite. Enfin, un 4×4 a intentionnellement mal évalué sa distance de freinage pour percuter notre pare-choc, énervé que nous ne nous soyons pas mis dans le fossé pour qu’il puisse nous doubler après avoir klaxonné pendant 2 minutes 30 – sans interruption. Plus de peur que de mal heureusement.

Au delà de ces désagréments routiers, l’Inde est un pays étonnant et contrasté. Les merveilles du Rajasthan avec les remparts roses de Jaipur, les palais et temples d’Udaipur font partie des plus belles villes que nous avons visitées depuis notre départ. Comme beaucoup de voyageurs, nous avons été renversés par la symétrie, la proportion et la beauté architecturale du Taj Mahal à Agra. Nous avons eu du mal à détacher nos yeux du monument et fait plusieurs fois le tour avant de quitter les lieux en dernier. Ces joyaux paisibles de l’Inde où respirent la sérénité dénotent en tout point avec les nauséabondes décharges publiques, les crachats de chique et les villes obstruées de véhicules et d’habitants. Le comportement « sans gêne » de certains indiens nous laisse encore perplexes et l’usage de klaxons à vous faire exploser un tympan au feu rouge a parfois tout d’un comportement primaire – sensation probablement exacerbée par notre fatigue souvent avancée par douze ou treize heures de route… Depuis que nous sommes en Inde nous ne campons plus. La présence d’un étranger dans une campagne attire trop de curieux. En effet, il nous est arrivé de déjeuner dans une petite ville avec plus de soixante personnes silencieuses, debout en arc de cercle autour de notre table, occupées à nous observer manger notre plat trop épicé et à scruter nos moindres faits et gestes. De la même façon, faire le niveau d’huile dans la rue à la vue de tous peut rapidement tourner à l’émeute. Nous avons donc abandonné notre tente, notre table et nos chaises pliantes pour des petites guesthouses. Très nombreuses et bon marché, nous pouvons y dormir à deux pour 4 euros, mais souvent à ce prix, la salle de bain est sale, petite et sans chauffe eau, ou commune. Nous nous en accommodons bien et nous disons que nous sommes chanceux de voyager en Inde à cette période, car l’été ou en période de mousson les conditions sont tout autres : chaleur torride, moustiques et pluie diluvienne. Nous avons pris l’habitude de nous lever à 5h30 tous les jours pour profiter du calme sur les routes et éviter de rester inutilement bloqué des heures entières à la sortie des villes. La lumière au petit matin est superbe et le réveil d’une ville un spectacle étonnant. Dans la fraicheur matinale, les indiens sont enveloppés dans de grandes couvertures, une écharpe ou un foulard noué autour de la tête. Certains fument des cigarettes roulées dans une unique feuille de tabac accroupis devant de larges marmites bouillantes de thé ou autour d’un feu de plastique et de carton. L’atmosphère tôt le matin est toujours saisissante. Nous nous souviendrons toujours d’un père de famille charmeur de serpent, qui dressa pour nous un cobra dans un petit panier, avant que nous quittions la belle ville de Jaipur et entrions dans la région de l’Uttar Pradesh au nord-est de l’Inde.

Si proches du Népal, nous ne pouvions nous résoudre à manquer ce pays qui nous avait tant marqués lors de notre projet solidaire dans le cadre des Scouts et Guides de France il y a deux ans. Les élections népalaises ont perturbé notre passage puisque la frontière entre l’Inde et le Népal était fermée pendant quelques jours et qu’aucun véhicule n’était autorisé à circuler le jour du scrutin, mais nous avons pu passer sans trop d’encombres le jour de l’ouverture. Au delà de leurs traits plus bridés, nous avons tous deux trouvé qu’il y avait un contraste très net entre les indiens et les népalais, ces derniers nous ont semblé beaucoup plus souriants, chaleureux, rieurs, gentils, humains… Nous avons fait une première halte dans la ville de Pokhara dans les Annapurna et une à Katmandou. La deuxième était chargée en souvenirs et marquée par nos retrouvailles avec Lakpa, Lobsang, Kusang, Chhepal et Angsera, nos amis népalais. Ces garçons nous étonnent toujours de part leur humilité et leur humanité et nous les portons hauts dans nos cœurs. Notre retour dans la capitale népalaise a également été pour nous l’occasion de contempler à nouveau les lieux qui nous sont apparus cette fois comme familiers : Bodnath et son majestueux stupa, Durbar Square, Thamel, ainsi que le temple de Pashupatinath, lieu saint hindou de crémation, à l’atmosphère si particulière. Une nouvelle fois nous avons assisté à la crémation de plusieurs corps dont nous voyions parfois les pieds dépasser du bûcher. Bien que nous connaissions ce lieu surréaliste, nous sommes restés sans voix devant un tel « spectacle ». Pour rejoindre l’Inde nous avons emprunté une route aussi magnifique que longue et aurons mis plus de 10 heures à faire 160 kilomètres dans les montagnes de l’Himalaya. Subir la route défoncée avec ses nuages de poussière épais qui envahissaient l’habitacle, nos yeux et nos narines à la sortie de Katmandou, aura été le prix à payer pour ensuite évoluer dans un paysage montagneux à couper le souffle.

En trois jours intenses de route, nous avons atteint Calcutta, la capitale culturelle de l’Inde, dans le Bengale Occidental, non sans difficulté. Les pistes de terre défoncées et l’essence de mauvaise qualité auront eu raison de notre fixation d’amortisseur sur le bras de suspension gauche cette fois, et de notre petit moteur de 34 chevaux. Un second arrêt dans un garage fut alors nécessaire pour effectuer une deuxième soudure sur les trains arrières et pour comprendre et régler un problème de carburation et d’allumage. C’est donc trois mécaniciens qui se sont affairés sur notre 4L, mais leur travail était instinctif et s’apparentait plus à du bricolage qu’à de la mécanique. En effet, arrivés à Calcutta nous nous sommes aperçus que nos freins arrières n’avaient pas été bien remontés et que le tuyau du réservoir d’essence avait été percé. Nous avons donc occupé notre temps à effectuer ces petites réparations, à préparer l’envoi de la 4L et nous sommes portés volontaires une demi-journée dans l’un des centres de Mère Teresa, auprès d’une centaine de malades. Les bénévoles y sont nombreux et ce fut une expérience marquante que de côtoyer la misère de si près. Nous sommes impatients et très intéressés de rencontrer à partir de demain les acteurs et les bénéficiaires du microcrédit et reviendrons vers vous avec des portraits de micro-entrepreneurs soutenus, différentes success stories et l’explication du fonctionnement d’une institution de microfinance (IMF) dans notre prochain carnet de route. Notre partenaire microfinance en France, Entrepreneurs du Monde, travaille en étroite collaboration avec l’IMF indienne NCRC dont fait partie Aurélie. Nous accompagnerons cette dernière toute la semaine dans ses différentes missions. Nous partirons collecter quotidiennement les remboursements des différents membres dans les quartiers, assisterons à des formations sur l’endettement, la gestion d’un petit commerce ou encore la santé et contrôlerons la bonne utilisation des prêts… Notre temps sera partagé entre les rencontres sur le terrain dans les quartiers et bidonvilles de Calcutta, et à l’agence de NCRC avec les différents responsables. Nous avons hâte de voir enfin ce qui nous attend !

Nicolas & Matthieu

 

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De Calcutta à Phnom Penh, Microcrédit sans 4L !

Notre séjour à Calcutta restera un excellent souvenir de notre voyage. Poser nos valises quelques jours dans un endroit agréable et plein de commodités nous a fait le plus grand bien après notre folle route en Inde. Nous avons pris nos repères dans le quartier de Sudder Street et y avons fait des rencontres très sympathiques parmi les nombreux volontaires occidentaux de Mother House ou d’autres ONG. Nos palais ont fini par s’habituer au piment et aux épices pour nous révéler toutes les richesses et subtilités de la cuisine indienne. Nous nous sommes régalés de chicken tikka, masala, lok-lak, thali et tout particulièrement de chai, thé au lait et aux épices, servi à Calcutta dans de petites tasses en terre cuite. À nouveau nous avons dû affronter l’administration indienne et passer des après-midi entières d’attente stérile dans des bureaux pour envoyer la 4L par container à San Francisco. Mais nous avions appris à fonctionner comme cela à Bombay et à l’heure ou l’on écrit ces lignes, la voiture est sur un cargo dans un container, quelque part au milieu de l’océan Indien ! La veinarde !

Pour la première fois, nous avons rencontré une association de microfinance que nous soutenons via Entrepreneurs du Monde : Navnirman Community Resource Center (NCRC). Le siège de NCRC est basé à Calcutta mais elle possède six branches dans les différentes banlieues défavorisées de la ville. Chacune des branches gère ses activités de microfinance localement, auprès de ses bénéficiaires appelés « partenaires ». Pendant une courte semaine, les équipes sur place nous ont accueillis très chaleureusement et c’est avec attention que nous avons découvert leur travail quotidien. Loin de l’idée que nous nous en faisions, les locaux des branches sont réduits à une seule pièce sans table ni chaise puisque les employés passent la plupart de leur temps sur le terrain auprès des micro-entrepreneurs. Le microcrédit bénéficiant très majoritairement aux femmes, fonctionne souvent selon un schéma de co-responsabilité où les femmes se rassemblent en groupes. Lorsqu’une femme souhaite emprunter de l’argent à NCRC, elle doit soit monter un groupe de femmes, soit en rejoindre un. Après avoir exposé son projet et effectué sa demande auprès de la branche, un employé se rend chez elle et évalue sa faisabilité au regard de la situation dans laquelle vit la famille et de ses besoins. Si le prêt est accepté, elle se rend ensuite à la branche de NCRC près de chez elle, à des créneaux horaires bien précis pour récupérer son crédit. Ensuite, elle devra avec son groupe rembourser hebdomadairement le capital et les intérêts. Pour se faire, les employés de NCRC visitent les groupes toutes les semaines afin de collecter les remboursements des prêts. Ces rencontres à domicile et très fréquentes entre les partenaires et les employés de NCRC resserrent nécessairement le lien entre emprunteurs et prêteurs et ces derniers sont à même de déceler la moindre difficulté. S’il y a par exemple un problème familial et que les personnes concernées souhaitent se faire aider, les assistantes sociales de NCRC viendront instaurer un dialogue et tenter de résoudre ces situations souvent délicates.

De plus, lorsque les femmes souscrivent à un prêt, elles s’engagent à suivre des formations dispensées par NCRC. Celles-ci peuvent concerner l’activité commerciale où l’on explique entre autres aux partenaires la différence entre le capital et le profit, les risques de l’endettement et de la souscription simultanée de plusieurs prêts, ou encore les raisons pour lesquelles l’argent prêté doit être utilisé pour développer son activité et non pour accroître sa consommation. Elles concernent aussi l’éducation et la vie sociale : nutrition, vaccination, hygiène. Ces formations se déroulent par groupe dans les maisons des micro-entrepreneurs. Il s’agit plus d’un échange que d’un cours magistral puisque la plupart des femmes ne savent ni lire ni écrire. NCRC a donc créé des outils ludiques composés d’images, d’histoires concrètes et de jeux de rôles pour transmettre les notions élémentaires du business et de la santé. Ces formations font partie intégrante de l’activité de NCRC et de l’accompagnement social des micro-entrepreneurs — c’est grâce à un suivi personnalisé que le microcrédit peut devenir un levier de développement. Sans cet accompagnement des plus défavorisés le risque de défaut de remboursement est important, en effet prêter à des personnes qui n’ont pas l’habitude d’avoir des liquidités sans les former à l’utilisation efficace de l’argent est parfois pire que de ne rien faire. NCRC peut ainsi se vanter d’un taux de remboursement situé entre 98 et 99% ! Les prêts s’échelonnent de 50 à 80€ sur 9 mois, avec un taux d’intérêt de 1,5% par mois. NCRC étant un social business, les intérêts servent uniquement à couvrir les frais de fonctionnement de l’association. Ils peuvent à première vue paraître importants mais il faut garder à l’esprit que c’est le seul moyen pour les personnes exclues du système bancaire d’accéder à l’aide financière et à un suivi régulier. Lors de nos journées sur le terrain, nous avons rencontré des femmes dynamiques qui avaient envie de créer une activité pour améliorer la vie de leur famille. Les prêts peuvent être utilisés par exemple pour acheter un rickshaw, une machine à coudre, des stocks pour alimenter un petit commerce… Cette première expérience concrète du microcrédit fut pour nous passionnante, enrichissante et très engageante pour la suite !

Grâce à NCRC nous avons expérimenté la vie à l’indienne. Pour aller à la rencontre des micro-entrepreneurs, nous nous sommes déplacés avec tous les moyens de transport possible : métro, bus, bateau, rickshaw, tuk-tuk. Nous avons arpenté pendant des heures les ruelles colorées et animées des bidonvilles et partagé des repas avec le personnel de l’association où l’on mange avec sa main droite assis par terre en cercle en partageant son plat avec les autres ! Enfin nous avons été invités au mariage d’une des employées de NCRC, ce fut une expérience étonnante ! Les mariés étaient installés à même le sol dans deux pièces différentes pour recevoir félicitations et cadeaux de leurs amis proches et de leurs familles avant de déguster un copieux et délicieux repas. À la suite de quelques échanges, rires et photos, la plupart des invités sont rentrés chez eux, seulement deux heures après leur arrivée !

Après cinq semaines passées en Inde nous avons quitté ce pays saisissant à destination de Bangkok en Thaïlande pour nous attaquer à l’Asie du Sud-Est ! Notre guesthouse se situait sur la fameuse Khaosan Road, on y trouve une faune très particulière de fêtards tatoués côtoyant des hippies qui semblent un peu perdus et des routards dont nous faisons partie. L’atmosphère, sans aucune authenticité, y est pesante et c’est donc sans regret que nous avons pris un bus pour le Cambodge après avoir rapidement découvert les beautés de Bangkok que sont les temples de Wat Pho et son fameux bouddha couché, Wat Arun, et fait un tour de bateau sur les klongs, canaux qui sillonnent la ville. Maintenant que nous sommes sans voiture, nous sommes passés du statut d’overlander, voyageur en voiture, à moto ou à vélo — à backpacker, voyageur à pied sac au dos. Nous nous déplaçons désormais en bus et devons anticiper et réserver nos transports, notre 4L nous offrait une liberté sans pareille !

Notre séjour au Cambodge est rythmé par nos actions de microcrédit, nous avons passé une journée avec l’institution de microfinance CBIRD, soutenue par notre partenaire Babyloan. L’organisation de CBIRD diffère de NCRC, en effet le personnel se déplace pour faire la promotion de ses services mais les clients eux ne se présentent au guichet qu’après la sélection de leurs dossiers pour emprunter à un taux de 2,8% par mois, et recevoir une formation pour faire fructifier leurs prêts. Les hommes peuvent aussi emprunter et le système de groupe existe mais il cohabite avec des prêts individuels pour les plus gros montants (1000€ sur 9 mois en moyenne) pour lesquels une garantie est nécessaire. Le remboursement est mensuel et le système fonctionne bien, comme en témoigne le taux de remboursement qui frôle les 99% ! Nous avons tout de même eu l’impression que les clients, bien que pauvres, n’étaient pas autant dans le besoin que les micro-entrepreneurs indiens — nous avons rencontré un garagiste qui a acheté une voiture pour effectuer des livraisons et s’approvisionner en marchandises ainsi qu’une femme qui a utilisé son prêt pour acheter des porcelets afin de les engraisser et de les revendre sur le marché. Nous avons aussi pour la première fois, rencontré notre partenaire l’Agence Française de Développement (AFD) pour une conférence de presse. L’AFD y avait convié les acteurs principaux de la microfinance au Cambodge dont Chamroeun une IMF que nous soutenons et nous avons présenté notre projet devant une poignée de journalistes locaux et français ! Il existe quelques journaux en ligne français destinés aux expatriés et cambodgiens francophones. Nous diffuserons bien entendu les futurs articles qui paraîtront sur notre site internet. L’AFD est le principal acteur français du développement à l’étranger, les projets soutenus se chiffrent en millions d’euros au travers de subventions, de prêts, d’apports techniques… Leur association à notre projet de tour du monde en 4L pour promouvoir la microfinance nous apporte un soutien et une crédibilité considérable et nous permet de bénéficier de leur réseau mondial ainsi que de leur champ d’action très large. Les discussions que nous avons eues avec les collaborateurs présents sur place furent passionnantes.

Le Cambodge est un pays en pleine transition. La guerre s’est terminée il y a environ vingt ans, la croissance économique est de 7% par an, les voitures de luxe se multiplient à Phnom Penh, mais la croissance est inégalement répartie et une bénévole d’une association française nous expliquait que la campagne vit sous perfusion des ONG. Celles-ci apportent massivement des aides matérielles et financières, ce phénomène n’encourage malheureusement pas une partie de la population à se prendre en main. En tant que touriste, le Cambodge est un pays facile et agréable.  Nous avons sillonné le pays en bus et pris beaucoup de plaisir à nous promener en vélo sur le site magique d’Angkor avec des amis français. Il s’agit du plus grand site religieux au monde, les temples marqués par les années et envahis par la végétation sont sublimes. Notre séjour en Asie du Sud-Est est court mais nous essayons d’optimiser au maximum notre temps en prenant par exemple des bus de nuit et c’est un plaisir d’associer nos activités de microcrédit avec la découverte des merveilles des différents pays !

Il y a quelques jours à 10 000 kilomètres de nous à vol d’oiseau, notre partenaire la ville de Mont-Saint-Aignan et le groupe Scout et Guides de France de la ville ont organisé une soirée « Découverte culturelle Népal » autour de notre projet dans l’école primaire dans laquelle nous nous sommes liés d’amitié. Au programme un discours de Monsieur Didier Bénard consul du Népal, des activités ludiques pour les jeunes, dégustation d’un repas typique népalais, projection de films retraçant notre projet de solidarité scout au Népal en août 2011 avec Arthur et Clément, et notre aventure Microcrédit en 4L. Nous avons été ravis et honorés d’assister à distance à l’organisation d’une soirée sur notre projet et nous sommes enchantés que plus de 300 personnes se soit déplacées pour découvrir le Népal — pays que nous affectionnons particulièrement — ainsi que le microcrédit ! Notre seul regret étant de ne pas avoir pu être présents avec tout le public samedi soir mais nous ne nous plaignons pas, nous faisons le tour du monde !

Nicolas & Matthieu

 

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Au Vietnam, Microcrédit en moto !

À Phnom Penh, capitale du Cambodge, l’institution de microfinance (IMF) Chamroeun créée par Entrepreneurs du Monde en 2006 et également soutenue par Babyloan nous a accueillis et nous a fait découvrir ses actions de microcrédit. Elle compte aujourd’hui plus de 300 employés, 40 branches ayant un rayon d’activité de 10 kilomètres chacune dans les différentes provinces du pays et plus de 50000 bénéficiaires — cela en fait la 9ème IMF du Cambodge en terme de nombre de micro-entrepreneurs. Sokchea, employé de Chamroeun, nous a guidés pendant deux jours à travers la campagne autour de la ville pour nous faire rencontrer des micro-entrepreneurs soutenus et assister à des formations. Cette IMF s’est spécialisée dans les prêts à faibles montants pour les plus pauvres et met un point d’orgue au suivi personnalisé et social de chacun de ses partenaires. Cela nous a beaucoup plu ! À cet égard, le parcours de Reang nous a particulièrement marqués. C’est une couturière de 58 ans qui travaille plus de 10 heures par jour sur un métier à tisser ancestral pour confectionner de grandes pièces de tissu qu’elle revend au marché. Elle a souscrit un prêt de $170 sur 10 mois à Chamroeun pour acheter du fil et du matériel pour entretenir sa machine. Tout comme sa fille, elle est divorcée et doit subvenir aux besoins de toute sa famille en travaillant dur pour permettre à ses deux petits-enfants d’aller à l’école. Nous avons été impressionnés par la détermination, le courage et la joie de vivre de cette dame !

Notre trop court séjour au Cambodge s’est achevé par cette rencontre et nous avons ensuite gagné le Vietnam, en prenant tout d’abord un bus pour Hô-Chi-Minh-Ville puis un avion pour Hanoï, la capitale. Pendant une journée entière nous avons déambulé dans une ville bouillonnante parsemée de parcs et de lacs. Aux abords de ceux-ci, les Hanoïens flânent, méditent ou font de l’exercice. L’ambiance y est apaisante et contraste avec l’activité qui règne partout ailleurs dans cette ville de plus de 6 millions d’habitants. La Chine est toute proche et nous le ressentons, les vietnamiens ont un faciès plus bridé que leur voisins d’Asie du Sud-Est et nous nous régalons de soupes de nouilles et de nems! Nous nous sommes déplacés en taxi-moto — moyen de transport plébiscité par la plupart des Vietnamiens — à chaque feu, c’est une nuée de deux-roues qui envahit les carrefours. Communiquer était généralement assez difficile, puisque le vietnamien est radicalement différent de l’anglais, la prononciation et les sons sont opposés, ce qui est parfois un casse-tête pour se faire comprendre ! Pour ne rien arranger, les mots ont plusieurs significations différentes en fonction de l’intonation, ainsi lorsque nous essayions tant bien que mal de commander un phở au restaurant — une soupe de nouilles de riz, d’herbes et de viande — le serveur pouvait comprendre que nous commandions un poireau, une paire de ciseaux ou que nous faisions appel à une prostituée ! Nous avons été surpris par le froid au nord du Vietnam à cette saison, nous pensions encore naïvement pouvoir être en short à longueur de journée mais avons dû ressortir nos pantalons et polaires ! De la même façon qu’à Phnom Penh, nous sommes passés à Hanoï pour rencontrer notre partenaire l’Agence Française de Développement (AFD) et présenter notre projet au personnel devant une poignée de journalistes. Cette rencontre a été l’occasion d’échanger à propos de la microfinance et a confirmé ce que nous pensions, les acteurs français du microcrédit à l’étranger forment un petit monde ! Ils sont liés par des partenariats divers sur des projets variés dans différents pays. La plupart de ces acteurs sont des partenaires de notre projet : l’AFD, Entrepreneurs du Monde, Babyloan, la Fondation Grameen Microfinance du Crédit Agricole… Bien entendu, ce ne sont pas les seuls à agir dans ce domaine, mais ce sont des grands noms que l’on retrouve souvent.

A l’autre bout du monde, nous sommes assez loin de l’ambiance de Noël, les quelques sapins décorés devant les grands hôtels et un coup d’œil au calendrier nous rappellent qu’à cette période de l’année la France vit au rythme des cadeaux et des repas familiaux! Maintenant que nous sommes loin de chez nous, nous réalisons à quel point cette fête nous est précieuse. Pour nous consoler, nous avons donc décidé de couvrir à moto les 500 kilomètres qui séparent Hanoï de Dien Bien Phu afin de rendre visite à de nouveaux micro-entrepreneurs. Sans doute, n’avons nous pu nous empêcher de reprendre la route… C’est donc avec satisfaction que nous avons retrouvé ce sentiment de liberté que nous apprécions tant ! Les rencontres dans des petits villages qui n’ont pas l’habitude de voir passer des touristes sont toujours uniques en leurs genres. Ces quelques jours de moto à travers les montagnes du nord du Vietnam furent un grand moment de plaisir, ce moyen de transport est excitant, efficace et très agréable. Les paysages de montagnes découpées en terrasses dans lesquelles les paysans travaillent la terre avec leur buffle sont splendides. La seule ombre au tableau fut le froid. Dès que le soleil disparaissait derrière un épais brouillard, nous avons souffert de notre équipement très peu adapté à des températures proches de zéro, la vitesse n’arrangeant rien. Nos pauses consistaient dans ce cas à tenter de nous réchauffer auprès de feux allumés sur le bord de la route par des femmes qui ramassaient du bois. Nos échanges se réduisaient à de simples sourires mais ce furent des moments forts que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

A Dien Bien Phu, ville que nous connaissons tous à travers nos livres d’histoire, nous avons passé deux jours avec l’IMF Anh Chi Em. Gaël, un employé d’Entrepreneurs du Monde, nous a fait découvrir les activités quotidiennes de ce nouveau programme. Anh Chi Em emploie 25 salariés et bénéficie à 4000 partenaires. L’IMF attribue des prêts pour des activités essentiellement agricoles et accorde une importance particulière aux formations sociales, de gestion des affaires et de techniques agricoles. Nous avons d’ailleurs assisté à une campagne de vaccination de poussins chez un bénéficiaire. Mais cette IMF n’est pas encore viable et Entrepreneurs du Monde couvre à hauteur de 20% ses frais de fonctionnement. Toutefois cette proportion a très fortement diminué ces deux dernières années, Anh Chi Em est sur la bonne voie! Nos discussions avec Gaël ont mis en lumière les difficultés que peuvent rencontrer les IMF dans certains pays. Le problème majeur auquel se heurte Anh Chi Em sont les autorités vietnamiennes. Située dans une zone frontalière sensible, elles ne voient pas d’un bon œil l’implantation d’une institution financière étrangère. Gaël, seul expatrié occidental à Dien Bien Phu, est sous surveillance et ses déplacements dans certains villages sont interdits. Les procédures administratives longues et complexes sont un frein au développement de l’IMF. Par ailleurs, les ressources humaines doivent être minutieusement suivies, en effet comme tous les échanges d’argent se font en liquide sur le terrain et que les intermédiaires sont nombreux, les fraudes sont faciles. La confiance en les employés doit être totale, le processus de recrutement est donc essentiel et les sanctions en cas de fraude se doivent d’être lourdes. Enfin la prise en compte des facteurs locaux est capitale. On citera par exemple la gestion des ethnies qui cohabitent plus ou moins bien, les distances géographiques, l’état des routes entre les villages, les situations sociales (drogue, place des femmes, analphabétisme) et surtout la mentalité et le mode de fonctionnement des populations locales. Cette rencontre avec une IMF qui doit faire face à des difficultés de cette nature et qui travaille pour se développer et devenir viable fut très intéressante !

Nous avons maintenant achevé notre périple en Asie du Sud-Est. Il fut riche et intense en découvertes tant sur le plan culturel que sur l’aspect microfinance de notre projet. Nous sommes désormais à un tournant de notre aventure. C’est avec joie que nous allons passer un moment à San Francisco avec une partie de nos familles, découvrir la Californie et reprendre haleine après ces quatre mois extraordinaires à travers l’Europe et l’Asie en 4L, avion, train, bus et moto ! Nous prévoyons de récupérer la voiture fin janvier et de reprendre la route dès que nous le pourrons plein sud à travers l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. Nous vous souhaitons à toutes et à tous une excellente année, elle sera pour nous pleine de nouvelles aventures !

Nicolas & Matthieu

 



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