À fond les ballons au Brésil !

Après quelques semaines intenses en Bolivie, nous avons avec plaisir posé nos valises quelques jours dans la ville de Salta au nord de l’Argentine. Dans cette région, les grands axes routiers traversent des plaines arides avec pour seul relief des monts rocheux et des profonds canyons — impossible dans de tels paysages de ne pas faire de parallèles avec le Far West américain ! Pour échapper au froid saisissant nous nous sommes réfugiés dans une auberge de jeunesse pour trier des photos, écrire un carnet de route et envoyer des dizaines de mails afin de préparer la suite du voyage. Ravis de retrouver un réseau wifi correct nous avons notamment participé via Skype à une conférence sur le crédit à la Citibank de Mexico ! La voiture a pris aussi quelques jours de repos bien mérités et profité de cette halte pour s’offrir une vidange essentielle tous les 10 000 kilomètres ainsi qu’une rapide révision. Dans ce pays où Renault et Citroën sont bien implantés, les 4L et 2CV sont légion ! Par cet aspect mais aussi par le faciès des argentins, les infrastructures et le niveau de vie, nous avons eu l’impression de retrouver l’Europe avant l’heure.

Au terme de nombreuses recherches et de mails nous sommes parvenus à trouver et réserver un cargo sur lequel nous pourrons embarquer avec notre 4L et rejoindre le continent africain. Pouvoir traverser l’Atlantique sur un porte-conteneurs est une chance et une expérience incroyable. À peine plus cher que l’avion, nous n’avons pas pu résister ! Mais comme à chaque traversée, nous devions arriver sur place quelques jours avant le départ du bateau pour régler les formalités douanières pour la voiture. Nous avions donc une échéance trois semaines plus tard, le 14 juin, date de départ du bateau depuis le port de Rio de Janeiro pour Dakar au Sénégal, mais nous étions dans le flou quant à la date précise de notre arrivée à Rio, n’arrivant pas à obtenir l’information auprès de nos différents contacts. Misant sur des formalités rapides, nous avons tout de même décidé de faire un petit détour pour aller parcourir une portion de la fameuse Ruta 40 qui chemine en Argentine de la frontière bolivienne à la Patagonie. Entre les villes de Cafayate et Cachi, elle serpente au fond d’un canyon ocre, un spectacle magnifique pour les deux conducteurs que nous sommes ! Après ces superbes paysages, nous avons mis le cap à l’Est vers le Brésil, en empruntant de grandes routes, perdues au beau milieu de champs s’étendant à perte de vue, la fameuse pampa argentine. Lorsque le soleil commençait à décliner, nous nous mettions à la recherche d’un lieu calme pour bivouaquer et allumer de grands feux sur lesquels nous faisions griller des pièces de viande aussi savoureuses que bon marché, parfois accompagnées de vin rouge. L’Argentine n’a pas failli à sa réputation !

À l’approche de la frontière brésilienne, nos haltes se faisaient de plus en plus fréquentes dans des stations-service dotées du wifi pour préparer l’envoi de la voiture en Afrique. La traversée était bien réservée, mais il nous fallait encore trouver un agent qui nous aiderait à accomplir toutes les formalités douanières spécifiques à chaque pays, qui prennent en moyenne quelques jours. Rodés après trois envois par cargo nous avons demandé des devis et les délais à plusieurs entreprises de logistique pour un tel service. Nous étions le vendredi 30 mai, nous relancions et appelions les différents agents mais avons rapidement compris que la tâche allait être plus difficile que prévu. Les différentes conversations arrivaient à la même conclusion : le Brésil est l’un des pays les plus bureaucratiques au monde et les jours de match pendant la coupe du monde seront chômés, paralysant ainsi les ports brésiliens. Soit les agents de douane nous proposaient de réaliser le service en 60 jours pour l’incroyable somme de 3 800 $, soit ils refusaient tout simplement de nous aider… Abasourdis, nous imaginions déjà des solutions de secours comme nous dérouter pour l’Argentine ou l’Uruguay pour organiser une nouvelle traversée mais voilà, nous avons cru bon d’anticiper et avons payé nos places passagers (non remboursables) sur le cargo du 14 juin quelques semaines auparavant, nous ne pouvions donc pas nous permettre de ne pas monter sur ce bateau. Il était par ailleurs hors de question d’abandonner la voiture au Brésil après 42 000 kilomètres, presque autant de souvenirs, et enfin aussi en raison des 3 500 € de caution laissés à l’administration française, pour l’obtention du carnet de passage, le passeport de la voiture. Un seul agent nous a fait comprendre qu’il pourrait essayer d’effectuer les formalités à temps, à condition que nous arrivions le plus tôt possible dans ses bureaux, c’est à dire le lundi matin. Nous étions à ce moment à Puerto Iguazù, à plus de 1 450 kilomètres de Rio de Janeiro, à deux pas d’un site naturel mondialement connu que nous ne pouvions pas manquer ! C’est donc durant le week-end que, préoccupés par ces questions logistiques, nous avons découvert les chutes d’Iguazù situées sur la frontière Argentine-Brésil, tout d’abord du côté argentin sous une pluie battante, ce qui a au moins eu l’avantage de laisser le site pour nous seuls. Les passerelles dans la jungle au plus près des chutes, à leurs pieds ou au dessus d’elles, permettent de les toucher et d’apprécier le débit démentiel de la rivière Iguaçu. De plus de 80 mètres de haut, les chutes d’eau entraînent des bouillonnements et un vacarme ahurissants. Le côté brésilien offre quant à lui une vue d’ensemble et permet de prendre la mesure de cette merveille naturelle impressionnante. Le dimanche midi nous démarrions la voiture, prêts à affronter la longue route qui nous attendait.

— « Tu es au courant qu’on éteint le moteur qu’à Rio là ? »

C’est donc sur des éclats de rire, fréquents dans l’habitacle de la voiture, que nous avons fait nos premiers kilomètres nous séparant de Rio de Janeiro. À notre grande surprise, les routes étaient excellentes et nous avons même gagné rapidement des autoroutes dignes de l’Europe. Les heures passaient, les kilomètres aussi et les pauses peu nombreuses se firent uniquement dans des stations-service. Pied au plancher, la 4L lancée à 120 km/h consommait plus que jamais. Il était minuit passé lorsque nous nous sommes écroulés de fatigue dans notre voiture dans une sordide station-service de la banlieue de São Paulo. Quelques heures plus tard, nous nous sommes réveillés avant le soleil pour reprendre la route et franchir la ligne d’arrivée de notre folle course dans la matinée. Nous n’en revenons toujours pas des performances de notre bolide, elle a parcouru les 1 450 kilomètres en 18 heures à une allure qui faisait pâlir plus d’un camionneur ! Fatigués, nous sommes arrivés dans cette ville sans bien nous rendre compte qu’elle marquait la fin de notre route en Amérique du Sud, conscients que le plus dur restait à faire. Après avoir tourné quelques heures dans un labyrinthe de bretelles d’autoroutes nous avons foncé chez le seul agent qui a accepté de nous aider. Caio, un jeune américano-brésilien nous a chaleureusement accueillis et a pris les choses en main. Impressionné par notre aventure, il nous a promis de faire son maximum pour régler l’ensemble des formalités douanières avant le départ du bateau. Alors qu’il travaillait sur notre dossier, nous devions rester disponibles. Hébergés dans des conditions idéales par un de nos anciens chefs scout expatrié à Rio, nous sommes restés plusieurs jours à l’appartement pour répondre dans la minute aux mails nous demandant des informations diverses sur la voiture. Attendre dans l’incertitude sans pouvoir agir et se rendre utile ne faisait qu’accentuer notre impatience. Le Brésil s’avère effectivement être un pays extrêmement bureaucratique : l’ensemble de nos documents ont dû être certifiés par un huissier, nous avons dû, entre autre, photocopier nos passeports en intégralité, même les pages vides et donner le nom complet des parents de Matthieu, propriétaire de la voiture… Finalement le processus s’est — par miracle — déroulé sans encombre et nous avons déposé avec soulagement la voiture au port une semaine plus tard. Nous avons compris que nous avons par chance trouvé le bon agent lorsqu’il nous a avoué à demi-mot avoir des « amis » aux douanes, à comprendre qu’il a distribué des billets aux bonnes personnes. Nous avons fermé les yeux sur ce mode de fonctionnement peu avouable tant nous étions heureux d’avoir réussi !

C’est donc avec l’esprit léger que nous avons pu enfin profiter de la superbe ville de Rio de Janeiro. Elle est pour nous mythique après 42 000 kilomètres sur les routes du monde, soit la circonférence de notre planète. Les différentes hauteurs qui entourent la ville dont le fameux Corcovado sur laquelle repose le Christ Rédempteur offrent des points de vue à couper le souffle. La ville sort de la jungle pour s’arrêter sur des plages de sable blanc superbes. En quelques minutes on peut s’échapper du tumulte propre aux métropoles, pour se retrouver en pleine jungle peuplée de singes, bien loin des tristes pigeons parisiens du Jardin du Luxembourg ! Dans le centre administratif et financier de la ville, des bâtiments coloniaux se mêlent à une architecture type années 70 en piteux état donnant une impression de déclin, mais l’ambiance bouillonnante qui y règne nous rappelle que l’activité bat son plein ! Les bains dans l’océan sont un luxe dont nous ne nous lassons pas, mais l’activité la plus divertissante à la plage consiste en fait à observer le défilé des gens et des autres baigneurs. Les joueurs de beach-volley se mêlent aux vendeurs ambulants de caïpirinhas (cocktail local), qui eux-même slaloment entre les Cariocas, habitants de Rio, qui s’efforcent de parfaire leur bronzage et qui sont surtout là pour être vus. La culture du corps est une obsession sur les plages d’Ipanema et de Copacabana, le sport est omniprésent : jogging, surf, tennis de plage, musculation, vélo… Les Cariocas ne perdent pas une occasion de se mettre torse nu pour rouler des mécaniques. Malgré tout, les inégalités sociales sont poussées à leur paroxysme. Dans les favelas qui dominent les beaux quartiers survit une population extrêmement pauvre, le niveau de vie dans ces endroits équivaut à celui du Ghana alors qu’il atteint celui de l’Allemagne ou de la Suisse dans les beaux quartiers voisins. Les problèmes de drogue sont en grande partie responsables des graves problèmes de sécurité dont a longtemps souffert la ville. La situation semble néanmoins s’améliorer avec des interventions sociales et militaires de l’état dans ces banlieues, en prévention du mondial et des jeux olympiques d’été de 2016.

Lorsque nous nous sommes plongés dans les cartes il y a presque deux ans nous étions bien loin d’imaginer que nous allions nous retrouver plongés au cœur de la folie de la Coupe du Monde de football ! Mais expliquer aux Cariocas que nous n’avons pas choisi de venir à Rio pendant cet événement et pousser la conversation jusqu’au fait que nous ne sommes pas des grands fans de foot s’avérait être compliqué… Alors que nous commencions à être à l’aise en espagnol, le portugais des brésiliens nous a laissé sans voix. Nous raccourcissions donc au fait que oui, nous sommes venus de France en voiture pour le mondial ! À quelques jours du début des festivités, l’ambiance n’était pas au rendez-vous, les rues décorées aux couleurs nationales lors des précédentes éditions restaient bien grises, reflet du moral de nombreux brésiliens, dubitatifs face au coûts exorbitants de cette fête planétaire dans un pays où 16% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Les promesses et travaux pharaoniques qui auraient pu permettre un développement du pays comme la mise en place d’un réseau de transport urbain moderne dans de nombreuses villes, n’a parfois même pas dépassé le stade du papier à cause notamment de la corruption et d’un manque d’organisation du pays. Les brésiliens nous ont prédit de grands changements lors des prochaines élections ! Malgré tout, lorsque le Brésil marquait les trois buts face à la Croatie lors du match d’ouverture, l’ambiance était électrique sur la plage de Copacabana où le match était diffusé sur un écran géant. Mêlés à près de 40 000 supporters, nous avions l’impression que les caméras du monde entier étaient braquées sur nous, bien conscients que c’était plus pour le foot que pour le microcrédit… La seule ombre au tableau de cette gigantesque fête fut sans doute les groupes d’enfants des favelas, parfois très jeunes, qui erraient entre les spectateurs à la recherche d’objets à subtiliser.

Après ces folles aventures et des découvertes passionnantes, nous avons conclu en beauté notre périple sur le continent américain en assistant à l’extraordinaire copa à Rio de Janeiro, ville que nous avons pour l’instant la plus appréciée. Le cargo ayant eu quelques jours de retard, nous levons l’ancre demain à bord du Grande Brasile et nous poserons le pied dans une dizaine de jours sur un nouveau continent ! Saudade América do Sul !

Nicolas & Matthieu

 

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