On dirait le Sud.

Du sable, des dunes, un chameau, du sable, un troupeau de chameaux, une dune, du sable… Après de longues journées de route au Sahara Occidental nous sommes enfin arrivés dans le nord du Maroc, beaucoup plus dense et peuplé que le sud. Notre découverte du pays et de ses villes impériales a d’abord commencé par l’incontournable ville de Marrakech. Malheureusement le tourisme de masse a détruit l’authenticité de la ville, le coût de la vie est exorbitant et aucun marocain ne peut plus vivre dans la Medina. De la même façon, le flot permanent de vacanciers a pervertit tous les marchands et vendeurs et on ne peut y faire dix mètres sans être sollicité, sifflé, alpagué… Le visiteur dans ces lieux est réduit à un simple portefeuille qu’il faut à tout prix dégarnir. Le racolage parfois vicieux et agressif dans les souks et sur la place Jemaa el-Fnaa est désagréable et cette atmosphère mercantile nous a gâché le plaisir de déambuler dans les belles ruelles de Marrakech. Aspirant à plus de tranquillité nous nous sommes donc rapidement retirés dans le massif montagneux de l’Atlas. La fraîcheur des gorges du Dadès, creusées dans la montagne contraste avec l’aridité et les plaines lunaires qu’il faut traverser pour les atteindre. Une rivière coule au fond d’un canyon magnifique où se retrouvent de nombreux habitants aux alentours pour se baigner à l’ombre des figuiers et des palmiers. À Merzouga, près de la frontière algérienne, nous avons renoué avec le Sahara et dormi à l’écart de la civilisation, sous les étoiles. La nuit que nous avons passée fut mémorable : une violente tempête de sable nous a finalement obligés à déplier notre tente et a fini par complément l’aplatir, la collant à notre peau. Alors que nous n’avions nulle part où nous réfugier, le bruit assourdissant du souffle brûlant chargé de grains de sable nous a bien entendu empêchés de fermer l’œil pendant plusieurs heures. Pour nous réconcilier avec la nature, nous avons entrepris au petit matin l’ascension de la plus haute dune que nous avions dans notre champ de vision. Au sommet, les petits monticules de sable s’étendaient à perte de vue et ressemblaient à une mer déchaînée sur laquelle s’abattait un vent fort. Si la ville de Merzouga n’était pas à quelques kilomètres, nous aurions probablement eu le même sentiment de solitude et de petitesse qu’au milieu de l’océan Atlantique.

Le Maroc — notre dernier pays d’Afrique avant l’Europe — a marqué nos dernières interactions avec les micro-entrepreneurs que nous soutenons. Ainsi, nous avons rencontré l’institution de microfinance (IMF) INMAA située dans le nord du pays. Elle possède 23 agences au Maroc qui sont gérées par une soixantaine d’employés pour un encours de crédit de 2 700 000 € ! L’agence a un processus de sélection des bénéficiaires très précis qui ne laisse pas de place au surendettement et grâce à l’accompagnement personnalisé des micro-entrepreneurs, le portefeuille à risque de l’IMF n’est que de 3%. Les jeunes bénéficient de formations en gestion financière comprenant entre autre la comptabilité, l’épargne et l’analyse financière… Nous avons été conquis par le travail d’INMAA et de sa capacité à détecter les bons profils tout en se concentrant sur la proximité avec ses bénéficiaires. Comme à notre habitude nous avons donc rencontré et interrogé une petite dizaine de micro-entrepreneurs lesquels étaient tailleur, sellier, restaurateur, menuisier… Toutefois, il n’était pas simple de rendre visite à tout le monde puisque pendant le ramadan les musulmans travaillent moins et passent plus de temps en famille. En revanche ce fut pour nous l’occasion de participer à la fameuse coupure du ramadan le soir ! L’agent de crédit de l’IMF avec laquelle nous travaillions nous a très gentiment invités à sa table et celle de ses amis une fois le soleil couché. Les festivités durent tous les soirs jusqu’à 3h30 du matin, mais fatigués par des journées bien remplies, nous n’avons pas participé au festin toute la nuit. Cependant nous nous sommes couchés le ventre bien plein après nous être régalés d’une tajine, de fruits frais, de crudités, de pain et de viennoiseries avec le traditionnel thé servi bouillant. Cette expérience de gentillesse, d’ouverture et de générosité nous ont prouvé que l’hospitalité marocaine n’était pas un mythe !

C’est en prenant la direction de Tanger près du détroit de Gibraltar que nous avons vraiment réalisé que nous étions sur la route du retour et que l’écurie n’était pas loin pour la 4L. Le climat méditerranéen, les effluves de pin et de lavande ainsi qu’une familière végétation nous ont immédiatement rappelé le midi et le sud de la France. Par sécurité et pour être sûrs de revoir notre douce France dans les temps, nous avons fait la vidange du moteur et changé les deux pneus avant. Complètement foutus, ces derniers dataient de San Francisco il y a maintenant 30 000 kilomètres ! Les pistes et les cailloux ainsi qu’un léger défaut de parallélisme auront eu raison de la gomme et laissés place à des déchirures à travers lesquelles on pouvait apercevoir l’acier du pneu. Bien que nous ayons dans notre garage à Mont-Saint-Aignan quatre pneus neufs, leur état désastreux ne nous permettait pas de faire raisonnablement les 3 000 kilomètres nous séparant de la maison. En grande partie à cause du racket organisé par les douanes brésiliennes, nous comptons désormais toutes nos dépenses en cette fin de voyage. N’ayant pas les moyens de changer les pneus arrières, nous avons alors opté pour remplacer le plus mauvais des deux par la roue de secours pour continuer la route Inch’Allah ! Nous avons également décidé de restreindre le plus possible notre budget et de n’avoir plus que deux postes de dépenses jusqu’à la ligne d’arrivée : les nouilles lyophilisées et l’essence. Par conséquent nous n’avons ces quinze derniers jours pas mis les pieds ni dans un hôtel ni dans un restaurant (sauf lorsque nous étions invités par des amis) et roulé uniquement sur les routes nationales et départementales.

Nous avons rejoint l’Espagne par ferry depuis Ceuta. À un jet de pierre de l’Europe, Ceuta est une petite enclave espagnole dans le territoire marocain. Étant la seule frontière terrestre entre l’Afrique et l’Union Européenne elle a par le passé fait l’objet de beaucoup de tensions et de violence. Aujourd’hui les conditions de passage de la frontière se sont améliorées et nous l’avons franchie facilement. De retour sur le Vieux Continent, les routes européennes que nous avons quittées il y a onze moins nous sont apparues d’une qualité exceptionnelle en comparaison des routes africaines. Sans que nous ayons eu le temps de le réaliser, nous avons donc atteint Séville en Espagne. Le décalage horaire de deux heures nous a permis à la fois de visiter brièvement la ville et de profiter de l’ensoleillement en fin de journée pour monter le camp sur le bord de la nationale afin de continuer notre route vers le Portugal. En effet, nous nous sommes accordés une halte de quelques jours chez le grand oncle de Matthieu pour organiser la dernière semaine de notre aventure et profiter de leur compagnie. En faisant un détour par la capitale portugaise nous avons eu un véritable choc visuel. Pendant plusieurs heures nous avons erré dans les rues de Lisbonne, émerveillés. Les bâtiments nous semblaient tous magnifiques, les rues propres et surtout les gens nous paraissaient tous très habillés. Au bout de quelques instants, nous nous sommes simplement rendus compte que nous portions en fait le même short et les mêmes chaussures depuis presque un an et que nous comptions à nous deux, seulement dix T-shirts. À la vue de tant d’hommes en chemise et de femmes en jupe ou en robe, nous nous sentions comme sales et étrangers à ce nouveau monde. De toutes les villes que nous avons visitées, aussi dépaysantes et captivantes soient-elles, rien n’est aussi beau que les villes européennes. Chargées d’Histoire et de monuments, peut-être les avons-nous en partie quittées pour mieux les retrouver.

Notre séjour à Sintra à côté de Lisbonne fut royal. Nous étions hébergés pour la première fois dans deux chambres séparées avec salle de bain chacune — assurément la maison était la plus belle que nous n’ayons jamais vue. En sortant dans le magnifique jardin, nous pouvions nous baigner dans une piscine avec vue, lire sous les arbres fruitiers dont on pouvait décrocher une pêche, une prune, une orange ou encore jouer avec les chiens et chats, nourrir les poules et les poissons… Très touchés par l’accueil affectueux de Françoise et Roland, leur gentillesse nous a fait chaud au cœur. Revigorés, nous avons quitté la maison du bonheur en passant par le point le plus à l’ouest du continent européen sur la côte Atlantique et pris la route pour la France en faisant une courte escale à Burgos en Espagne, chez un ami. FRANCE ! Cette dernière semaine, nous avons quadrillé notre terre natale par les routes nationales et enchainé les visites avec certains partenaires de notre projet afin de les remercier de vive voix pour leur engagement à nos côtés. Ainsi, nous avons remercié Jean-Pierre Prévost près de Lyon pour son extrême générosité dans la préparation mécanique de la 4L. À Poitiers, nous avons rendu visite à notre partenaire microcrédit Entrepreneurs du Monde et donné nos impressions à l’équipe sur nos rencontres avec les micro-entrepreneurs en Inde, au Cambodge et au Vietnam. Nous ne pouvions passer si près du magasin d’usine de la marque de vêtements Aigle sans exprimer notre gratitude à Didier Combe pour sa donation matérielle de vêtements techniques. Puis nous sommes passés à Paris pour faire des photos et des plans avec la Tour Eiffel et sur les Champs Elysées avant de rencontrer Babyloan, notre deuxième partenaire microcrédit. Élus à l’unanimité « personnalités préférées de l’open space de Babyloan », nous étions très impatients de rencontrer toute la « Babyteam » et d’échanger sur nos expériences. Enfin, après une rapide entrevue avec Samuel de Séminaire.com, nous avons suivi les panneaux Rouen.

Depuis quelques jours l’habitacle de la 4L est devenu plus silencieux, nous serons de retour à la maison demain. Nous frissonnons à l’idée de franchir la ligne d’arrivée et de terminer ce périple à la rencontre de micro-entrepreneurs, après 50 000 km sur les routes du monde. Songeurs, un tourbillon de pensées nous envahit. « Qui y aura-t-il de ton côté pour nous accueillir ?», « Qu’est-ce qu’on va faire dès qu’on sort de la voiture ? », « Tu reprends quand les cours toi ? ». Une fois la joie passée de retrouver les nôtres, il nous faudra certainement un peu de temps pour réaliser ce que nous sommes sur le point d’achever…

Nicolas & Matthieu

 

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