L’Iran, pays de paradoxes

Derniers coups d’œil au mont Ararat, splendide roc de 5165 mètres érigé au milieu d’une grande plaine et coiffé d’un manteau neigeux éclatant, et nous quittions Doğubeyazıt en Turquie, à la fois excités et impatients d’entrer enfin dans le pays qui n’existait à ce moment que dans nos esprits et dans notre Lonely Planet : l’Iran! Plus de sept kilomètres avant la frontière nous avons aperçu une file de camions immense que l’on a doublée sans scrupules à vive allure. Nous apprenons plus tard que les camions ne peuvent en fait passer la frontière que le soir et pendant la nuit et comprenons donc mieux pourquoi certains chauffeurs s’étaient installés au pied de leurs véhicules sur un plaid autour d’un thé. Après quelques heures d’échanges des passeports, des papiers de la voiture et du carnet de passage en douane (document indispensable pour exporter la voiture au delà de l’Europe) nous avons enfin été autorisés à franchir l’immense barrière qui sépare la Turquie et l’Iran! Nicolas est passé avec la voiture et Matthieu à pied pour faire les formalités. Encore une fois la fouille de la voiture a été plus qu’efficace. De nombreux rabatteurs sont toutefois venus troubler notre passage – «My friend, I’m here for you» – en essayant de nous échanger de l’argent ou de nous vendre une assurance, mais nous les avons tous repoussés avec diplomatie.

De la frontière à Téhéran, nous avons emprunté une partie de la fameuse Route de la Soie qui relie l’Orient à l’Occident depuis des millénaires, un classique des tours du monde. Puis nous sommes descendus vers le sud en faisant escale dans des lieux mythiques tels que Isfahan, Yazd ou Persepolis. Nous avons même campé dans un oasis en plein désert. Une parenthèse luxuriante de vie perdue dans des centaines de kilomètres de terres arides où nous avons pu découvrir la vie d’un village installé depuis des millénaires et entendre des loups hurler très près de notre tente! Ce petit jardin d’Éden restera un de nos meilleurs souvenirs d’Iran.

«Vous allez en Iran?! Mais c’est dangereux, vous êtes sûrs que ça passe?»

Nous avons entendu cette phrase maintes fois pendant des mois. Nous avons découvert au fur et à mesure que nous nous sommes aventurés dans le pays qu’il y avait un monde entre le gouvernement iranien et les gens que nous avons rencontré – entre ce que l’on peut entendre dans les médias et la réalité du pays. Les Iraniens ont la culture de l’accueil et de l’hospitalité poussée à son paroxysme. Nous l’avons constatée dès le premier jour lorsqu’une famille nous a naturellement invité à dîner et à dormir chez elle après une courte conversation. Il est fréquent que nous dînions ou prenions le thé chez des Iraniens qui sont ravis de nous recevoir et qui font tout pour nous satisfaire. Par ailleurs, nombreux sont les passants à nous indiquer avec plaisir notre chemin ou les endroits à voir dans les villes que nous traversons. L’habitude qu’ils ont à faire passer les besoins de leurs hôtes avant les leurs nous ébahi toujours. Cette hospitalité est parfois presque gênante et il nous est arrivé au cours d’une discussion, de ne pas avoir l’opportunité de refuser une invitation. Alors que nous restions évasifs sur notre programme du soir même, le rendez-vous avait été unilatéralement fixé et nous devions appeler nos nouveaux amis à 20h30 pour les retrouver!

Depuis la révolution islamique de 1979, le pouvoir chiite occupe une part prépondérante dans le paysage politique iranien. Il est assez facile de faire parler les Iraniens sur leur gouvernement et nous avons entendu à plusieurs reprises le fait que le pouvoir politique est en réalité une marionnette dirigée par la classe religieuse – un système assimilé par certains à une véritable dictature. Ce pouvoir a ainsi interdit la consommation d’alcool, le port du short et obligé les femmes à porter un voile en public. Ces lois sont approuvées et encouragées par une minorité religieuse plutôt rurale, mais pour la jeune génération des grandes villes telles que Téhéran, Tabriz ou Isfahan elles sont absurdes, même si elles sont intégrées et font partie de la vie. Cette génération observe donc ces règles mais les contourne, ainsi la censure sur internet (Facebook, Twitter, YouTube…) n’est qu’une façade et tout le monde peut y accéder facilement. Certains jeunes se retrouvent chez eux pour boire de l’alcool provenant d’Irak ou de Turquie et nous avons même entendu parler de bars secrets à Téhéran où la condition pour y entrer est de connaître un mot de passe! Une certaine part de la population qui a connu la vie avant 1979 se comporte comme ces jeunes et continue de consommer de l’alcool «en cachette». Enfin des clips de chanteuses américaines très peu habillées défilent en boucle sur les télévisions, mais les femmes doivent porter un voile lorsqu’elles sortent et les couples non mariés n’ont pas le droit de se tenir par la main en public, ni d’aller à l’hôtel ou d’avoir de relations sexuelles avant le mariage. Ces contrastes nous marquent et nous laissent toujours un peu perplexes.

Les effets de l’embargo américain et de la situation délicate sur le plan international du pays sont bien perceptibles puisque les marques que nous connaissons tous n’existent pas ici. À quelques exceptions près les voitures sont soit iraniennes, soit ce sont de vieilles Peugeot 405 assemblées dans la région avant l’embargo. McDonald’s n’est pas présent, les grandes chaînes de distribution alimentaire ou vestimentaire non plus, seul Coca Cola a réussi à se faire une petite place! Enfin, nombreux sont les gens à nous confier avec envie qu’ils rêveraient de venir visiter Paris ou de faire leurs études en Europe mais ne peuvent pas obtenir de visa. Malgré cet isolement total et la méfiance des états occidentaux à leurs égards, les Iraniens, victimes de décisions politiques qu’ils n’approuvent pas, sont chaleureux et adorent la France. La question «Comment trouvez vous l’Iran et les Iraniens?» est récurrente et montre bien que les Iraniens souffrent de cette image de pays dangereux.

En Iran les distances sont longues, très longues, et pour la première fois depuis notre départ, nos arrêts quasi-quotidiens aux stations services sont un moment excitant et amusant puisque le plein de 35 litres d’essence coûte ici 180.000 rials, soit la modique somme de 6 euros! Pour relier les villes que nous souhaitions visiter nous avons fait de grandes étapes à travers le désert et roulé sur des routes infiniment longues et droites. Hypnotisés par le point de fuite créé par la route, le ciel et le désert, nous avons roulé comme des dératés dans ces immensités arides et rocailleuses que seuls massifs montagneux et oasis venaient perturber. Nous avons aussi parcouru de nombreux kilomètres dans des basses montagnes où les villageois cultivent la pastèque, la tomate et la betterave et élèvent chèvres, moutons et bovins. Nous sommes conquis par ces villages ou certaines rues sont trop étroites pour qu’une voiture puisse passer et où les maisons sont faites d’un mélange de terre et de paille, ainsi que par les mosquées grandioses décorées de mosaïques bleues et jaunes, plus belles les unes que les autres.

L’Iran est un pays fantastique, il mérite bien un voyage à lui tout seul! Sa position géographique centrale sur la Route de la Soie en fait un endroit fascinant. Des Hommes sont établis ici depuis toujours et de grands Empires se sont disputés ses terres. Le peuple iranien est accueillant, sympathique, drôle et fier de son pays. Mais le pouvoir – à contre courant – continue de donner à l’Iran une mauvaise réputation et l’enfonce encore plus dans des crises géopolitiques et économiques qu’il subit déjà. Même l’élection en juin  dernier du président Hassan Rouhani, pourtant progressiste, ne semble pas satisfaire une partie de la population. D’après les nombreuses conversations que nous avons pu avoir, il semblerait que tant que le pouvoir religieux aura une telle importance, les choses n’iront malheureusement pas en s’améliorant.

Avec les conseils glanés sur notre route, nous avons pris la décision raisonnable de ne plus passer par le Pakistan pour rejoindre l’Inde. Les récents attentats dans le nord du pays et l’insécurité grandissante dans la région du Baloutchistan nous ont contraint à contre-cœur de nous dérouter par les Émirats arabes unis. Nous partirons donc demain pour Bandar Abbas, tout au sud de l’Iran afin de rejoindre Dubaï en ferry où nous prendrons quelques jours pour organiser l’envoi par cargo de notre voiture en container à Bombay. De notre côté nous prendrons un avion pour récupérer la 4L en Inde et nous nous lancerons sur les routes d’un nouveau pays, en espérant que le transfert ne soit pas trop long! Inch’ Allah!

Nicolas & Matthieu

 

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