Franchir l’équateur

« Ce n’est pas sûr, ne vous arrêtez pas sur la route, soyez discrets, achetez des chapeaux…» Tels étaient les conseils des colombiens et des expatriés quand nous leur annoncions que nous projetions de rejoindre l’Équateur depuis Bogota. Le sud de la Colombie est classé par le ministère des Affaires étrangères comme une région « formellement déconseillée sauf raison impérative ». Le pays ne possédant qu’une seule route pour rejoindre le poste frontière avec l’Équateur et l’impossibilité géographique de nous dérouter par le Brésil, constituaient pour nous des arguments suffisants pour nous aventurer dans ces terres incertaines. Conscients des risques d’enlèvement, d’agression et de braquage nous avons pris les mesures nécessaires pendant ces trois jours de route. Nous avons caché notre liquide dans les doubles-fonds de la structure en bois à l’arrière de la voiture, à chaque checkpoints militaires nous nous informions de la qualité et de la sécurité des routes et bien entendu nous nous arrêtions avant la tombée de la nuit dans des endroits sécurisés — comme à Santa Rosa de Cabal où nous nous sommes offerts le luxe de nous baigner dans une source chaude au pied d’une cascade immense dans la jungle. Sûrs de nous tout en restant prudents, nous avons eu la chance de traverser cette zone sans la moindre inquiétude. La Colombie vit actuellement une situation particulière. Bien que le sud soit une région à éviter, le pays est en pleine transition et devient de plus en plus sécurisé depuis qu’il a été nettoyé de ses cartels et du grand banditisme. Le Lonely Planet prédit même la Colombie comme l’une des prochaines destinations en vogue! Tout Colombien connaît un proche qui s’est fait menacer une fois avec un pistolet sur la tempe. Ce type d’agression était monnaie courante il y a quelques années et reste aujourd’hui traumatisant pour les victimes, d’où les mises en garde systématiques à la vue de notre appareil photo ou de notre iPad si nous les sortions dans la rue. Ainsi, c’est rapidement que nous avons traversé le sud du pays en nous arrêtant  dans la belle ville coloniale de Popayán, avant de passer la frontière avec l’Équateur!

Sortir de Colombie et entrer en Équateur fut un jeu d’enfant. Pour une fois, nous n’avons pas eu besoin de fournir des paquets de photocopies aux autorités, de faire la queue pendant des heures pour obtenir un permis d’importation temporaire et de courir entre les différents bureaux. Bien organisée, calme, c’est avec facilité que nous avons franchi la frontière et que nous sommes entrés dans le trentième pays de l’aventure Microcrédit en 4L! Conduire dans le nord de l’Équateur est un spectacle étonnant. Nous y avons trouvé l’idée même que nous nous faisions de la forêt amazonienne: végétation luxuriante, rivières torrentielles et taux indécent d’humidité. À notre surprise, les routes équatoriennes sont d’excellente qualité et le litre d’essence est trois fois moins cher que la bouteille d’eau (0,30$ contre 1$), typique des pays producteurs de pétrole! Ainsi, nous avons couvert les 1 800 kilomètres du pays pour la modique somme de 30€, soit la moitié du prix d’un plein d’essence en France pour notre voiture! Nous avons d’abord mis le cap sur l’île de Muisne et rejoint Marie, une amie de Nicolas, en stage pour six mois dans une association qui distribue de l’eau potable. Presque aucune voiture ne circule sur l’île et cette dernière n’est accessible qu’en bateau. Le haut niveau d’insalubrité publique et le manque d’infrastructures donne à cet endroit un climat post-tsunami dont les alertes sont par ailleurs fréquentes. Les pluies diluviennes transforment les rues en marécages et la marée en se retirant, découvre un estran jonché de déchets et d’ordures dans lesquels oiseaux et cochons s’ébrouent. Les quelques 6 000 habitants vivent de la pêche et de petits commerces mais la situation économique est dramatique, la drogue chez les jeunes un vrai fléau et l’alcoolisme très important. Toutefois, les habitants de Muisne ont le sens de la fête et nous avons passé un très agréable moment sur cette île où nous nous sommes régalés de crevettes grillées, de poissons et où nous avons pu goûter l’eau de l’océan Pacifique. Muisne est loin d’être un incontournable de l’Équateur mais cette île vidée de tout trafic routier et regorgeant de restaurants et bars, en font un endroit à l’ambiance insulaire unique.

En route pour Quito, nous avons franchi l’équateur, un peu déçus de n’apercevoir aucun panneau indiquant cette ligne imaginaire mythique, mais heureux d’entrer dans l’hémisphère Sud! Lors de la saison des pluies qui s’étend du mois d’octobre à mai, la campagne est très verte et la culture des fruits et légumes intense! Le centre historique de la capitale du pays est magnifique: on s’est perdu dans ses petites ruelles pavées en tombant régulièrement sur de belles places boisées à l’architecture coloniale espagnole. Nous nous sommes agréablement promenés pendant quelques jours, l’esprit tranquille laissant le climat d’insécurité derrière nous, en Colombie. Hébergés dans une petite auberge en centre-ville, nous avons profité d’avoir internet pour faire une conférence Skype avec le conseil des collégiens de Seine-Maritime en partenariat avec Babyloan. Pendant une heure nous avons échangé avec les collégiens de plus de 30 établissements qui travaillent sur les thématiques de la microfinance et qui ont pour mission de promouvoir à leur tour le microcrédit dans leurs classes et collèges.

Ce fut également le moment de rencontrer l’institution de microfinance CEPESIU et ses micro-entrepreneurs. CEPESIU est une entité privée créée en 1983 et dédiée à la promotion de l’emploi, du développement économique local et de la microfinance en Équateur, elle possède quatre branches dans le pays dont le siège est à Quito. Si les activités de Patricio, menuisier, et Monica tenancière d’une petite épicerie ainsi que celles des autres micro-entrepreneurs étaient habituelles et le schéma de leurs prêts classique, leurs rencontres n’en furent pas moins cordiales et enjouées. Nous avons également eu l’occasion, avec l’agent de crédit, de creuser un peu plus en détails et de comprendre les difficultés que pouvaient rencontrer les institutions de microfinance (IMF). Parmi elles, résident des problèmes d’information, de délai dans l’attribution des prêts, de concurrence et de financement. Certes, les IMF sont nombreuses dans les pays en voie de développement, mais toutes ne pratiquent pas un microcrédit social, ne concentrent pas leurs efforts sur l’accompagnement, les formations et sur des taux d’intérêts faibles. Les bénéficiaires par manque d’information ne connaissent alors pas toujours les particularités et services des différentes IMF et se tournent souvent vers l’institut de crédit le plus proche de chez eux. De plus, ces derniers, à cours de liquidités sont souvent enclins à souscrire un prêt auprès d’une IMF pratiquant un taux d’intérêt élevé et aucune formation sociale, pour obtenir l’argent dans de moindres délais. À l’inverse, les IMF avec lesquelles nous travaillons doivent en premier lieu étudier les possibilités de remboursement du demandeur puis l’accompagner dans sa démarche, ce qui nécessite du temps avant l’attribution de l’argent. Par ailleurs, de plus en plus de banques se mettent elles-mêmes à faire du microcrédit avec des taux d’intérêt défiant toute concurrence. Ce qui semble à première vue être une bonne initiative, peut se révéler destructeur pour les bénéficiaires qui ne reçoivent aucun accompagnement et des sanctions financières plus lourdes en cas de défaut de remboursement. Enfin, à la différence des banques, les IMF n’ont en majorité pas de fonds propres et sont donc dépendantes des bailleurs de fonds et des donateurs comme les fondations privées ou d’entreprise, notre partenaire Babyloan ou d’autres institutions étrangères de microcrédit.

Dans le sud du pays, nous avons continué de gagner de l’altitude et passé avec la 4L un col à 4023 mètres, un record! La montée pour le volcan de Quilotoa était un peu difficile mais aura valu la peine qu’a éprouvé notre petit carburateur en manque d’air dans ces longs lacets montagneux! Tout comme notre moteur qui manquait de reprise, nous nous essoufflions rapidement à cette altitude. Toutefois, l’incroyable vue sur le cratère du volcan rempli d’une eau bleue azur nous a fait oublier tous nos maux de tête. Nous nous sommes tenus jusqu’au coucher du soleil sur le bord de la caldeira à admirer les flancs verts du volcan, le lac en son centre 400 mètres en dessous ainsi que les montagnes aux pics enneigés alentours. Nous avons ensuite abandonné les vues du volcan Quilotoa pour la belle ville historique de Cuenca, très animée en raison du début de la Semana Santa, la Semaine sainte. En plus de l’architecture, les colons espagnols ont laissé derrière eux la religion catholique, très pratiquée en Amérique latine. La Semaine sainte est donc chômée et tous les latinos américains se retrouvent dans la rue ou en famille. Cuenca est aussi connue pour ses fabriques de chapeaux de paille encerclés d’un bandeau noir, communément appelés Panama. Ces fameux couvre-chefs étaient utilisés pour se protéger du soleil par les ouvriers équatoriens sur les chantiers du canal du Panama au début du XXème siècle et en tiennent de ce fait leur nom. Nos moustaches et nos chapeaux ne furent pas suffisants pour se fondre dans la masse et Matthieu s’est fait ouvrir la poche arrière de son sac dans la foule. Instantanément il a rattrapé la jeune femme qui dans un aveu timide lui a montré ses mains comme pour s’affranchir de tout vol. Heureusement, il n’y avait rien dans cette poche, mais ce petit incident nous rappelle qu’il faut que nous redoublions de vigilance tout au long de notre route au Pérou et vers le Sud!

Nicolas & Matthieu

 

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