Fascinante Afrique.

Le Grande Brasile fermement amarré au port, nous nous sommes réveillés un matin en Afrique, après quinze jours de mer. Suite à quelques mois en Amérique du Sud et deux semaines sur le cargo, le choc à notre arrivée lié à l’agitation, la chaleur, les odeurs et la saleté s’est fait ressentir. Les vieilles voitures de fabrication française, la langue, les panneaux, les boulangeries ou encore les marques, nous ont rappelé notre pays quitté il y a maintenant dix mois. Le Sénégal porte un héritage français fort. Bien que dépaysant par ses marchés, ses femmes aux habits colorés et son exotisme, nous n’avons pas pu nous empêcher de penser que nous nous rapprochions de la maison. Accueillis par un couple de toubab (personne à la peau blanche) nous avons, à peine arrivés, découvert la vie nocturne endiablée de Dakar. Ne pouvant commencer les démarches pour récupérer la voiture le week-end, nous avons de nouveau embarqué sur un bateau, pendant seulement quelques minutes cette fois-ci, pour rejoindre l’île de Gorée. Positionnée de manière stratégique, elle a pendant longtemps été la plaque tournante du commerce triangulaire et symbolise maintenant la sombre période de la traite négrière. Sur les traces de Jean-Paul II, Barack Obama ou encore François Hollande nous avons marché jusqu’au seuil de la porte du voyage sans retour chargée d’histoire, dans la Maison des Esclaves. Lorsqu’un africain la franchissait pour embarquer sur les bateaux, il était certain qu’il ne reviendrait jamais sur son continent. L’ambiance sur cette île est maintenant plus légère, les terrasses et galeries d’art sont légion, les petites plages bondées et l’absence de voiture lui confèrent une agréable atmosphère de tranquillité, aux antipodes de Dakar. Le lundi matin à la première heure, nous patientions dans les bureaux de la compagnie maritime pour récupérer des papiers nécessaires au dédouanement de la voiture. Quelques heures plus tard nous filions chez notre agent déniché du Brésil, qui est indispensable pour effectuer une telle procédure. Les formalités s’annonçaient pour la première fois efficaces. En effet, nous supposons les différents acteurs rodés par les milliers d’importations de voitures d’occasion d’Europe, destinées à toute l’Afrique de l’ouest et qui arrivent à Dakar chaque semaine par roulier (bateau qui transporte des voitures). Dès le mardi matin, après quelques allers et retours sur le port, nous attendions devant le parking la voiture conduite par un docker. Au moment où la barrière allait se lever et libérer notre bolide, des douaniers scrupuleux décidèrent de vérifier le numéro de châssis spécifique à chaque voiture. Celui inscrit dans les dizaines de papiers de douane ne correspondait pas à celui de la voiture. Coup dur pour nous qui pensions pouvoir repartir du port au volant de la 4L. La compagnie maritime a commis une erreur au Brésil lors de la saisie des informations. Après quelques coups de fils et des sueurs froides, nous avons pu achever le dédouanement le lendemain matin. Heureusement que les douaniers brésiliens sûrement trop absorbés par la coupe du monde ont fait preuve de négligence, et n’ont pas vérifié le fameux numéro à l’embarquement, autrement la voiture serait toujours de l’autre côté de l’Atlantique !

Les premiers tours de roue sur ce nouveau continent nous ont menés à Saint-Louis, charmante ville coloniale. Sa plage où se mêlent pirogues colorées, enfants qui jouent dans les vagues, pêcheurs qui réparent leurs filets et chèvres qui cherchent de la nourriture dans les ordures, restera pour nous l’image symbolique du Sénégal. Au détour d’une ruelle un jeune Saint-Louisien nous a abordés :

— Qu’est-ce que c’est que cette R4 ? J’en n’ai jamais vue une comme ça !

— On fait un tour du monde avec cette voiture mais on a presque fini, on rentre en France bientôt…

— Un tour du monde ? Vous avez 100 ans alors, un philosophe de mon pays dit que lorsque l’on a voyagé dans le monde entier, on a la sagesse d’un homme de 100 ans !

Sans prétendre à tant d’érudition, nous commençons doucement en regardant dans le rétroviseur à réaliser l’ampleur de ce voyage. Le conclure par la découverte de l’Afrique est extraordinaire. La débrouille est le maître-mot de la vie quotidienne dans chaque famille, la plupart des Sénégalais exercent plusieurs métiers et l’économie souterraine est énorme. Malgré des conditions de vie parfois difficiles, les personnes rencontrées sont toujours gaies et sympathiques, prêtes à discuter et à découvrir des aspects de la France — pays qui suscite tous les fantasmes.

Notre route en Afrique s’accompagne aussi de nos retrouvailles avec la microfinance au travers de nouvelles rencontres de micro-entrepreneurs soutenus avant le départ. Ainsi, notre partenaire  Babyloan nous a mis en contact avec l’Institution de Microfinance (IMF) MEC Delta, basée dans des villages le long du fleuve Sénégal dans le nord du pays. Cette organisation a été créée il y a près de vingt ans par des paysans locaux, pour répondre aux besoins de la région. À l’époque, dans l’optique de développer l’agriculture, l’état octroyait de gigantesques prêts à des personnes pauvres n’ayant pas l’habitude de gérer tant d’argent et les cas de faillite ont été nombreux. MEC Delta a donc commencé son activité de microfinance. Sa force est d’être implantée au sein des villages et administrée par des locaux, la proximité avec les clients est capitale dans leur stratégie. Après deux décennies de développement, elle compte aujourd’hui six agences pour environ 4 000 clients et 500 000 € d’encours de crédit. Nous avons apprécié dans cette IMF la réelle envie d’aider les populations locales dont le personnel fait partie, la proximité entre l’institution et les bénéficiaires, l’accent dernièrement mis sur les formations de gestion financière et leur accueil chaleureux ! Cette région irriguée par le fleuve Sénégal est le grenier du pays, la riziculture y est très importante. Nous avons d’ailleurs rencontré Bassirou qui produit et achète du riz brut grâce à un microcrédit, puis le transforme. À l’aide d’une vieille machine, il sépare l’enveloppe du grain et revend le riz blanc prêt à la consommation à Saint-Louis ainsi que le son de riz à des éleveurs locaux pour nourrir leur bétail ! L’activité bien rodée et lucrative est typique de la région. Nous garderons un bon souvenir de cette rencontre, notamment de la nuit passée sur le toit de l’agence et des discussions avec le gardien sur des sujets aussi variés que le football ou la polygamie, pratique courante au Sénégal, pays majoritairement musulman.

Nous avions opté en préparant le voyage pour un visa de transit pour traverser la Mauritanie, réputée dangereuse. Pour la première fois, le passage des frontières s’est accompagné d’insistantes demandes de taxes supplémentaires à régler bien entendu en liquide et sans reçu, du côté sénégalais comme mauritanien. Nous avons tenu bon et usé de différents stratagèmes pour astucieusement contourner cette corruption généralisée, poste de dépense qui ne fait pas partie de notre budget ! Les premiers kilomètres dans ce pays nous ont entraînés à travers le Sahara et nous avons découvert avec intérêt la singulière ambiance sahélienne. Les hommes portent de magnifiques turbans pour se protéger de la poussière et du soleil et les dromadaires sont nombreux à déambuler au bord de la route. La chaleur de la journée est étouffante (+45°C) mais le soir la température chute fortement et nous devions nous couvrir. C’est donc en moins de 24 heures que nous avons traversé la Mauritanie, du sud au nord sur le fameux axe Paris-Dakar, seule route goudronnée qui traverse le Sahara. Le pays a connu une crise en 2008 mais tous nos interlocuteurs locaux nous ont assuré que le calme était revenu depuis et que le pays est maintenant sûr. Toutefois l’économie du tourisme s’est effondrée et nous avons rencontré plusieurs guides au chômage technique qui désespèrent de revoir bientôt des vacanciers attirés par le désert. Le Sahara nous a marqués par sa rudesse, sans climatisation et sans lunettes de soleil — cassées ou perdues au cours des dernières semaines — ces quelques jours de route ont été éprouvants. À certains endroits les dunes grignotent la route, rappelant qu’ici le désert est roi et que la panne dans ces conditions serait problématique. Cependant, nous relativisions en constatant que des gens vivent dans cet environnement hostile depuis des millénaires, alors que nous ne faisions que traverser la partie la plus civilisée de cette immense région.

Après avoir quitté Nouakchott dans la matinée, nous avons atteint le poste frontière avec le Maroc dans l’après-midi. Le no man’s land séparant les deux pays s’est alors ouvert à nous, il s’agit sans doute des deux kilomètres les plus difficiles que l’on ait eu à faire ! Le voyageur est totalement livré à lui-même, il n’y a aucune piste et c’est au conducteur de trouver son chemin parmi pierres, roches, ornières et sable mou. C’est une zone étrange ou s’amoncellent carcasses de voitures, pneus et déchets. Pour ne rien arranger, nous avons trouvé à la frontière du Maroc une barrière fermée — le poste frontière ferme ses portes à 15 heures pendant le ramadan, il était 16 heures… Impossible de repartir en Mauritanie sans l’achat d’un nouveau visa hors de prix. La seule solution consistait donc à passer la nuit dans cette décharge où s’échangent pièces détachées, voitures d’occasion descendues d’Europe et marchandises en tout genre. Pas question d’aller faire quelques pas dans le désert tout proche pour changer d’air, la zone est minée… Après avoir monté la tente au pied du mirador sous l’œil bienveillant de militaires marocains, nous avons discuté avec nos voisins d’infortune. Certains étaient des touristes malchanceux qui, comme nous, devaient prendre leur mal en patience. D’autres attendaient pendant des jours des voitures pour les désosser ou les revendre, ce commerce de voitures dans cette partie de l’Afrique est omniprésent. Les propositions sérieuses d’achat de la 4L furent nombreuses. Les africains sont conquis par celle-ci et le bon état général de la notre les impressionne ! Enfin, nous avons échangé avec des sénégalais qui essayaient de fuir leur pays, persuadés qu’une vie meilleure les attendait au Maroc ou en Europe. À cet endroit certaines personnes arrivent à passer et prévoient de s’approvisionner en marchandises diverses au Maroc pour les revendre au Sénégal, d’autres prévoient d’aller vendre des objets de contrefaçon sur les plages espagnoles, mais pour beaucoup ce poste frontière marque le point d’arrêt de leur rêve. Ils attendent des jours entiers entre débrouille et espoir en se heurtant quotidiennement au refus des douaniers. À la porte de l’Afrique, les autorités marocaines se montrent particulièrement sévères avec les ressortissants africains. Impossible pour ces derniers d’entrer dans le pays pour la première fois par la route, ils doivent prendre l’avion, inabordable pour ces gens. Nous suspectons l’Europe, déjà débordée par les migrants qui s’échouent sur l’île de Lampedusa, d’encourager cette démarche. La bonne humeur permanente et la foi de ces hommes dont la vie est chamboulée et sans futur certain, nous a impressionnés. Une nouvelle fois nous nous rendons compte de la chance que nous avons d’être français. Cette frontière fût la plus procédurière depuis le début de notre voyage. Nous sommes passés par de nombreux guichets pour les douanes, la voiture a été fouillée, inspectée par des chiens de détection et passée au scanner avant que la barrière ne se lève sur le Maroc.

Cette frontière grouillante et marquante derrière nous, nous nous sommes élancés dans le Sahara Occidental, gigantesque territoire ayant encore un statut disputé par l’ONU. Les tribus locales réclament leur autonomie tandis que le royaume du Maroc a d’autres projets pour cette énorme étendue désertique. Depuis quelques années, des milliards de dirhams sont investis dans les infrastructures, les villes sont neuves, les routes excellentes et la zone est détaxée pour encourager les marocains à s’installer sur ces terres peu hospitalières. En parallèle, les exploitations de phosphate ainsi que les explorations pétrolières off-shore battent leur plein ! Dans les faits, le Maroc semble donc dominer la région. Pour nous, le Sahara Occidental a été synonyme d’interminables journées de route dans un paysage plat, minéral, terne et de bivouacs sur le bord de la route. Seuls quelques troupeaux de dromadaires, les nombreux checkpoints ou les points de vue sur les falaises et l’océan Atlantique à notre gauche, venaient interrompre la monotonie de ces centaines de kilomètres de route.

Après ce trop court aperçu de l’Afrique de l’Ouest, de ces peuples chaleureux et de ce désert immense nous nous sommes promis de revenir découvrir cette partie fascinante du monde. Une chose est sûre, nous ne manquons pas d’idées de destinations pour nos prochains voyages ! Maintenant le Sahara franchi, le nord du Maroc qui regorge de trésors s’ouvre à nous et nous comptons bien profiter d’un des derniers pays sur notre route, tant sur le plan touristique que solidaire puisque nous rencontrerons de nouveaux micro-entrepreneurs dans quelques jours !

Nicolas & Matthieu

 

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