Bolivie, pays de tous nos records !

Extincteur, trousse de premiers soins, croix, triangle de signalisation, roue de secours, cric, outils basiques… Rien à faire, les policiers boliviens ne trouvent rien à nous reprocher. Nos passeports fraîchement tamponnés, nous sommes sur le point de franchir le poste frontière séparant le Pérou de la Bolivie quand… STOP !

— « Messieurs, je regrette mais je ne peux pas vous laisser passer, ni faire ne serait-ce qu’un mètre en Bolivie ! Votre assurance n’est pas valable. »

Nous le savons pertinemment puisque ce garde frontière tient entre ses mains une police d’assurance que nous avons souscrit il y a plus d’un mois en Équateur et valable uniquement dans ce pays. Nous faisons mine de nous étonner et expliquons dans un espagnol délibérément très mauvais que nous en achèterons alors une nouvelle dans la prochaine ville. En réalité, c’est une arnaque classique entre deux pays, les policiers espérant ainsi arrondir leurs fins de mois. Lorsqu’un bureau d’assurance n’est pas établi directement sur la frontière, c’est qu’il est possible de la traverser sans une assurance nationale. Après quelques minutes de discussions absurdes, les policiers découragés ont ouvert la barrière menant à la Bolivie. Nous apprendrons plus tard, qu’elle n’est même pas obligatoire dans ce pays.

Nos premiers pas en Bolivie dans la ville de Copacabana ont été guidés par le son d’une musique très bruyante et c’est emportés par les décibels que nous nous sommes retrouvés dans un hangar dans lequel se tenait une fête immense. Ébahis, nous n’en croyions pas nos yeux de voir tous ces boliviens de trente à soixante-dix ans s’amuser avec autant d’entrain en habits traditionnels : robes bouffantes, costumes et chapeaux. Lorsqu’un homme nous a tendu sa caisse de 12 bières de 66 cl, nous avons réalisé que nous avions atterri dans une beuverie extraordinaire. Les femmes comme les hommes fumaient, buvaient plus que de raison et dansaient sur le rythme effréné d’un groupe de musique bolivien. En quelques heures, nous avons été invités à partager des dizaines de bières avec des boliviens et des boliviennes hilares, propositions que nous acceptions très volontiers lors des premières tournées et un peu à reculons au bout du quinzième verre ! Si tous les participants à la fête étaient manifestement saouls, certains l’étaient plus que d’autres. L’abus d’alcool a provoqué les situations les plus excessives et c’est avec stupéfaction que nous avons vu des femmes se battre, un homme vomir sur l’épaule de sa femme, d’autres ronflant avachis sur des chaises avec pour oreiller une enceinte de 500 watts, sans parler des hommes et des femmes qui urinaient en public ! La générosité et la joie de vivre de ces personnes ainsi que l’ambiance irréelle de cette soirée nous ont complètement stupéfaits.

C’est donc avec un léger mal de crâne que nous avons découvert après quelques heures de bateau, l’Isla del Sol sur le lac Titicaca, berceau de la civilisation inca. La randonnée à travers l’île offre un point de vue unique sur le lac mais l’île en elle-même était un peu touristique à notre goût et rapidement nous avons gagné La Paz. Nos passages quotidiens à la pompe à essence se sont révélés être un peu particuliers en Bolivie. En effet, l’essence est subventionnée par le gouvernement, ainsi les étrangers qu’ils soient des pays frontaliers ou d’Europe, doivent payer trois fois le prix affiché en station, soit 0,90€ le litre ! Une technique dont nous avons abusé, consistait à faire comprendre subtilement au pompiste que nous n’avions pas besoin de facture et comme par magie le prix baissait à 0,50€ ! Nous vous laissons imaginer où va la différence… La Paz, cœur économique et capitale gouvernementale de la Bolivie est une ville étonnante. Depuis son centre grouillant d’activité, nous pouvions observer les milliers de petites maisons de briques oranges, accrochées sur les flancs de l’immense canyon qui renferme la ville, avec en toile de fond des montagnes enneigées. Toutefois, le trafic et les embouteillages en font une ville à l’atmosphère irrespirable et c’est sans hésiter que nous avons trouvé refuge à l’extérieur de la ville dans un lieu de camp peuplé d’overlanders faisant la Panamericana, ou plus ! En arrivant nous avons été accueillis par un couple d’allemands en 4×4 canadien, une famille de français en camping-car chilien et un couple franco-hollandais en camion aménagé ! Nous n’avons pu nous empêcher de repenser à notre halte à Panama City et ce fut une nouvelle fois très plaisant de partager quelques jours avec ces voyageurs !

La raison pour laquelle nous nous sommes arrêtés à La Paz — qui représente finalement assez peu d’intérêt — est la proximité du Huyana Potosí, un pic à 6 088 mètres d’altitude dont la particularité est d’être facile d’accès pour les alpinistes novices que nous sommes ! L’ascension en trois jours avec un guide a commencé par une journée d’acclimatation et d’entraînement à l’usage des cordes, des piolets et des crampons au camp de base à 4 800 mètres, soit l’altitude du Mont-Blanc ! C’est ensuite au terme d’une marche de quelques heures à travers des chemins escarpés et des pierriers avec tout notre matériel, que nous avons trouvé refuge 400 mètres plus haut. Vivant depuis de nombreuses semaines sur l’altiplano, nos corps ont eu le temps de multiplier leurs globules rouges, de ce fait nous avons tous les deux bien réagi aux rigueurs de l’altitude — principale difficulté de l’ascension — et suivi notre guide avec une certaine aisance. Cependant, entreprendre une telle ascension demande de la patience et un peu de préparation. La veille de l’ascension finale nous avons donc dîné très tôt et nous nous sommes couchés à 18h pour attaquer la marche de nuit dans la neige, à 2h du matin. Casqués et encordés à notre guide, nous avons commencé à monter doucement en ne regardant que nos pieds pour ne surtout pas voir les lampes frontales des personnes au dessus de nous, qui paraissaient à des kilomètres. Pas à pas. Ne pas penser. Ne pas abandonner. Seulement avancer, une main tenant un piolet, l’autre la corde attachée à son baudrier pour ne pas la sectionner avec ses crampons. Malgré notre acclimatation, nous avons ressenti les premiers signes du mal des montagnes : essoufflement, nausées et maux de tête qui rendent l’effort plus difficile à accomplir. Après quelques passages où nous avons grimpé avec les pieds et les mains nous nous sommes retrouvés devant une crête de 80 mètres de long menant au sommet. D’une trentaine de centimètres de large seulement et bordée de précipices de plusieurs centaines de mètres, il a fallu que nous redoublions de concentration et que nous avancions très lentement, un pied devant l’autre. C’est finalement à 6h30 du matin que notre encordée a atteint le sommet à 6 088 mètres d’altitude et que nous avons assisté à un lever de soleil émouvant, du haut de notre montagne. Les centaines de cimes montagneuses crevant une mer de nuages, la lumière orangée sur la neige et l’ombre gigantesque du Huyana Potosí étaient un spectacle que nous ne sommes pas prêts d’oublier. La descente fut bien entendu beaucoup plus rapide mais pas moins éprouvante. De retour au refuge pour un peu de repos, nous nous voyons encore devant notre tasse de café fumante repenser à notre ascension nocturne. Comme dans un rêve, nous avons grimpé pendant plusieurs heures aveuglément et découvert avec éblouissement au lever du jour notre environnement, les paysages et la vue somptueuse. Pour nous récompenser de tant d’efforts, nous nous sommes régalés d’une raclette dans un restaurant suisse le soir même !

Comme si nous n’avions pas eu assez de sensations fortes, nous avons décidé juste après notre ascension d’emprunter — malgré la pluie et le brouillard — le fameux Camino de la Muerte, la Route de la Mort. Connue pour son extrême dangerosité, il existe aujourd’hui un nouveau tracé et cette route historique relève désormais un peu d’une attraction touristique, comme en témoignent les nombreux cyclistes qui la dévalent quotidiennement à toute vitesse. La vue depuis la piste est impressionnante, en revanche bien qu’elle soit coupée par d’énormes gués, ce n’est pas la plus mauvaise, ni la plus dangereuse que nous ayons eu l’occasion d’emprunter ! Notre halte suivante fut la ville de Potosí, connue pour ses mines d’argent très lucratives exploitées depuis 1535. Perchée à 4 060 mètres d’altitude cela en fait d’elle la ville la plus haute du monde ! Chaque visite des mines commence par un arrêt au marché pour acheter des « cadeaux pour les mineurs » : boissons, feuilles de coca, dynamite, cigarettes et alcool à 96% qu’ils coupent avec du coca-cola ou du jus. Cette pratique systématique d’offrir des présents aux mineurs sur leur lieu de travail est finalement sympathique puisque ces derniers sont reconnaissants et ouverts au dialogue, ainsi le touriste inquisiteur ne se sent pas si intrusif que cela. La visite de ces mines était une expérience incroyable. Les galeries sont étayées par des poutres de bois, parfois rompues. Les rails utilisés pour pousser les wagonnets remplis de minéraux sont souvent recouverts d’une boue épaisse, l’odeur de souffre, de silice et la chaleur qui y règne rendent l’atmosphère étouffante. Nous étions presque constamment courbés pour progresser dans les artères de la mine, parfois nous avancions même la tête au niveau de la taille ou les mains au sol. Bien qu’extrêmement pénible et dangereux, les mineurs semblent très fiers de leur travail qui est relativement bien payé. En effet, le salaire moyen en Bolivie est de 120€ par mois et un mineur gagne entre 10 et 15€ par jour. Pendant deux heures, nous avons littéralement évolué dans l’univers d’Étienne Lantier, héros du roman Germinal d’Émile Zola. Fourbus de notre passage dans les entrailles de la terre c’est avec soulagement que nous avons retrouvé la lumière du jour et l’air frais !

Un court passage par la très belle ville coloniale de Sucre, capitale juridique de la Bolivie, a été l’occasion de préparer notre petite expédition dans le Salar de Uyuni, le plus grand désert de sel du monde ! Nous avions prévu trois jours d’itinérance et devions en conséquence être autonomes en eau, carburant et nourriture. Méticuleusement nous avons donc fait nos achats au marché et c’est le coffre chargé de cacahuètes, olives, bières, thon, avocats, tomates, maïs, pommes, nouilles lyophilisées, gâteaux, œufs, pain, café que nous sommes entrés dans ce désert tant rêvé ! Entourés d’une étendue salée paraissant infinie, seules les montagnes au loin venaient interrompre l’horizon parfait entre ciel et terre. Les cristaux de sel prennent la forme de cellules lorsque l’eau de la saison des pluies s’évapore et cet « amas dense de cellules » rappelait curieusement les milliers d’étoiles qui scintillaient au dessus de notre tente la nuit tombée. Nos bivouacs dans cette nature immaculée étaient particulièrement frais, une nuit notre thermomètre indiquait -15°C ! C’est donc tout habillés dans nos sacs de couchage (dont la limite de confort spécifiée sur l’étiquette est de +11°C) que nous dormions, enroulés dans deux épaisses couvertures chacun et blottis sous une grande bâche que nous partagions. Se déplacer dans le Salar de Uyuni relève plus de la navigation maritime que de la circulation routière. En effet, nous ne suivions pas une route mais un cap. Munis d’une boussole, nous pouvions filer à plus de 100 km/h dans ce désert plat et blanc. En revanche, se rendre compte des distances et de la perspective est très difficile dans un tel environnement. Si une montagne paraît proche à l’œil nu, elle peut en réalité se trouver à plus de 60 kilomètres ! Sa beauté singulière, sa blancheur et son silence assourdissant nous ont beaucoup marqués et ce fut véritablement l’un des plus beaux endroits de notre voyage.

En un peu moins de trois semaines, nous avons traversé la Bolivie. Petit pays enclavé au centre du continent sud-américain, il se distingue selon nous par la formidable gentillesse de sa population. Les boliviens sont adorables, drôles et bienveillants. Toutefois, ce fut le pays le plus exigeant avec la 4L. Nous ne comptons plus les cols à plus de 4 000 mètres d’altitude que nous avons dû franchir, parfois à 20 km/h, les côtes quasi verticales dans les villes que nous n’avons pu monter sans être remorqués et les pistes défoncées qui ont meurtri encore un peu plus nos suspensions… La conduite dans ce pays a été difficile, plus d’une fois nous nous sommes fait tractés pour nous sortir d’un fossé ou du sable après une sortie de route. Depuis la ville de Tupiza, non loin de la frontière, nous nous réjouissons par avance des routes bitumées traversant les grandes plaines argentines !

Nicolas & Matthieu

 

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